Octobre–Décembre 2013

Scandaleuse vérité*

Bruno le Pivain

« Vous serez comme des dieux, connaissant le bien et le mal », dit le Tentateur à Eve.

« Tout cela, je te le donnerai, si tu te prosternes pour m’adorer », insiste-t-il auprès du Christ.

L’un des noms du démon est le père du mensonge. Lors de l’exorcisme pratiqué pour le baptême des petits enfants, le prêtre prononce ces mots : « Tu sais que cet enfant, comme chacun de nous, sera tenté par les mensonges de ce monde et devras résister à Satan. » Les scrutins du rituel des adultes, spécialement le deuxième scrutin avec l’Évangile de l’aveugle-né, mettent aussi en évidence cette dimension essentielle de la vérité.

Devant Pilate, face aux accusations portées contre lui, Jésus n’a qu’une défense : « Je ne suis né et je ne suis venu dans le monde que pour rendre témoignage à la Vérité. » (Jn 18, 37) Et l’on pourrait multiplier les citations où Jésus soit se présente lui-même comme la Vérité, soit exhorte ses auditeurs à la vérité.

Pourtant, saint Jean-Paul II remarquait, dans sa Lettre aux familles, en 1994 : « Qui pourrait nier que notre époque est une époque de grave crise qui se manifeste en premier lieu sous la forme d’une profonde crise de la vérité ? »

Certes, la vérité a toujours gêné ; pensons à Socrate ou Antigone. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement la vérité, mais l’existence même du concept de vérité qui dérange ; parler de vérité, ce serait aller contre la tolérance. Laquelle devient vite intolérante pour ceux qui prétendent se soumettre à une vérité.

Dans un petit livre lumineux, intitulé Scandaleuse vérité, le Cardinal Daniélou analysait ainsi les causes de cette désaffectation pour la vérité – nous sommes en 1961, mais un demi-siècle plus tard, il est utile de relire ce diagnostic qui n’a rien perdu de sa valeur, bien au contraire.

Parlant des procès de Socrate et de Jésus, il constate d’abord que « les témoins de la vérité ont toujours irrité les sceptiques et les habiles. » L’on peut aussi penser dans l’ancien Testament au sort réservé habituellement aux prophètes. Puis vient cette autre constatation : « Dès qu’on parle de vérité, quelque chose se crispe chez beaucoup d’hommes de notre temps, on sent en eux une réaction de défense. » Bref, ce n’est pas poli de parler de vérité, ou mieux c’est un manque d’intelligence. On préfère lui substituer le dogme du consensus, qui engendre tant de démissions ou de querelles, faute de le soumettre à la paix, qui est « tranquillité de l’ordre ».

Quelles en sont les raisons ? Le Cardinal Daniélou en donne une première, qu’on relèvera juste ici, bien qu’elle eût mérité un véritable approfondissement : « La crise de l’intelligence moderne a été et reste pour une grande part une crise de la métaphysique. » C’est très exactement le diagnostic porté encore une fois par Jean-Paul II, 37 ans plus tard, dans sa grande encyclique Fides et ratio. C’est-à-dire que l’homme se détourne de ce qui est, de la réalité la plus simple et la plus vérifiable, soit parce que le progrès érigé en dogme se substitue à la vérité – demain sera meilleur –, soit parce qu’il se réfugie dans le virtuel, soit simplement parce qu’il a oublié qu’il est lui-même créature, avec un Créateur qui l’aime, et non comme un dieu connaissant le bien et le mal, soit encore parce que le sentiment – le bon sentiment, bien entendu – tient lieu de raisonnement et s’impose de façon subjective. Ce dernier point a d’ailleurs une conséquence redoutable dans les relations humaines, puisque le fait d’avoir des avis différents devient une forme d’agression personnelle. C’est ce que le Cardinal Daniélou appelle « substituer le point de vue subjectif de la sincérité – et comment en juger ? – au point de vue objectif de la vérité. » Chacun est à lui-même sa propre norme, individuelle, et l’on revient à l’arbre de la connaissance du bien et du mal.

Une autre raison, selon le cardinal Daniélou, de la crise de la vérité, est la dévaluation de la parole. 1961 ! Que dirait-il aujourd’hui, dans ce flot continuel d’informations, de contrinformations, sur fond de passions, de scandales, d’émotionnel, sans cesse réalimenté. Si ce Carême pouvait seulement nous aider à redécouvrir le sens de la parole, du langage ! Quel degré de confiance peut-on garder, dans de telles conditions, dans les rapports sociaux sous toutes leurs formes, dans les institutions, dans les canaux d’information, dans le monde du travail, dans les amitiés ? Oui, il y a crise de la vérité. C’est même l’une des sources les plus évidentes de la dépression généralisée dans laquelle est plongée notre société, jusqu’à l’acédie communautaire qui en résulte.

Le dernier trait est la substitution du critère d’efficacité à celui de la vérité. Je dis la vérité qui m’arrange, au point de bientôt y croire. Cela se vérifie tôt. Un enfant ment à ses parents ou ses professeurs, ou à ses amis, pour préserver un bien, pour éviter une sanction, pour paraître autrement qu’il n’est en réalité. Plus tard, s’il n’y prend garde, cela pourra devenir une véritable habitude, au point que cela peut même constituer un handicap terrible.

Le Christ nous invite à la Vérité. D’abord à reconnaître la malice du mensonge, qui est une véritable lèpre pour la vie humaine, personnelle et sociale, une lèpre qui peut tout détruire, dans la vie d’un homme ou d’une femme, dans celle d’un couple, chez les amis, dans tous les types de communautés ou de groupes qui soient. Le mensonge tue, les mots peuvent tuer. Un chrétien, quoiqu’il en coûte, est d’abord un témoin du Christ, Voie, Vérité et Vie. « Celui qui fait la vérité vient à la Lumière », dit Jésus. Puisse ce temps de grâce nous aider à bannir de notre vie toute forme de mensonge pour retrouver la joie de la vérité, joie insurpassable que nul ne peut enlever, comme le montre la vie des saints, celle des martyrs, selon la belle exclamation de saint Augustin :

Cette joie, c’est vous. Et voilà la vie heureuse : se réjouir en vous, de vous et pour vous ; la voilà, il n’en est point d’autre. La placer ailleurs, c’est poursuivre une autre joie que la véritable, et cependant, la volonté qui s’en éloigne s’attache encore à son image. Nous voulons tous cette vie bienheureuse ; nous voulons tous cette vie, seule bienheureuse ; nous voulons tous la joie de la vérité.

* À partir d'une homélie pour le 1er Dimanche de Carême (9 mars 2014).