Juillet–Septembre 2003

L’Engagement des catholiques en politique

Sur la « Note doctrinale touchant l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique », publiée à Rome, par la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le 24 novembre 2002, solennité du Christ-Roi de l’Univers.

François Vallançon*

En guère plus de 200 ans, l’Évangile annoncé dans un coin reculé de l’Empire romain a pénétré partout, reçu à titre privé, persécuté plus que toléré à titre public. Dès 313, l’Église a vu s’ouvrir les portes de l’espace public par la liberté religieuse que Constantin lui a officiellement reconnue dans l’Édit de Milan.

Pendant des siècles, l’Église a animé cet espace public et, formant la conscience des gouvernants, les a aidés à inventer des institutions, des usages, des lois, facilitant à tous, et surtout au petit peuple, la connaissance et la pratique de la vie évangélique. On a appelé cela la république chrétienne, ou la chrétienté.

Depuis plus de 200 ans, l’Évangile est de nouveau chassé de l’espace public. L’Église n’a – presque – plus de liberté religieuse. L’espace privé lui reste accessible. Et l’intimité de la conscience aussi. Mais c’est à condition de n’en pas sortir et de souffrir la concurrence de toutes les idéologies qui se présenteront.

Il s’en est suivi d’une part que le droit public, les constitutions, sont désormais le monopole des gouvernants indifférents ou hostiles à l’Évangile, la séparation des Églises et de l’État étant venue, si l’on peut dire, couronner l’œuvre entreprise par la Constitution civile du Clergé ; et d’autre part que n’importe qui pense avoir le droit d’entrer dans la conscience d’autrui. Scission de l’ordre profane d’avec l’ordre sacré, et par conséquent profanisation de tout le sacré dans l’ordre public, violence – subreptice autant que douce – exercée sur la conscience, et par conséquent profanation de celle-ci dans l’ordre privé.

Devant ce double attentat, l’Église ne s’est pas tue, et comme elle n’a pas – encore – été écoutée, elle continue de parler. C’est le sens de sa nouvelle intervention sous la forme d’une note doctrinale en date du 24 novembre 2002, Solennité du Christ-Roi de l’Univers, dont le double titre, « sur l’engagement et le comportement des catholiques dans la vie politique », dit assez qu’elle porte, et sur l’accès des chrétiens à l’espace public, et sur l’espace privé réservé à la conscience. Notre commentaire suivra cette double ligne.

Espace public et comportement des catholiques

Que tout l’espace public – la chose publique à laquelle s’abreuve, comme à une fontaine publique, le peuple, et surtout celui qui est démuni de ressources matérielles, morales ou intellectuelles – ait à être irrigué par l’Évangile, animé par des chrétiens, intégré à l’Église, c’est là une constante de l’enseignement du Christ : « Omnia instaurare in Christo ».

Qu’un double péril menace alors, celui de la théocratie cléricale d’un côté, celui du césaro-papisme de l’autre côté, c’est ce que l’histoire illustre de toutes les manières. Il n’empêche qu’a toujours été maintenue dans l’Église la distinction du pouvoir spirituel et du pouvoir temporel : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ». Avec la supériorité relative de Dieu et du spirituel, et l’autonomie relative de César et du temporel.

C’est là le salut pour l’ordre temporel, qui reçoit du spirituel une lumière non sujette aux contingences de l’histoire, ni aux variations de l’opinion. Et c’est le salut pour l’ordre spirituel, qui recevant protection et incarnation de l’ordre temporel, peut se consacrer tout entier à sa mission propre.

En dehors de cette distinction, fermement rappelée par la Note doctrinale, on verrait César se séparer de Dieu pour mieux en usurper la place. Et alors, César devenu Dieu, ou Demos devenu Theos, il serait tenu d’enseigner comme dogme ce qu’il fait comme malice, et de faire ce qu’il enseigne. Plus aucun recours ne serait possible, plus aucune critique, plus aucune discussion. L’État devenu dieu – c’est le Léviathan de Hobbes – n’aurait de comptes à rendre qu’à lui-même. Il s’auto-légitimerait. État de fait transformé en État de droit, il élaborerait toutes les lois dont il a besoin pour durer, et abolirait toutes les lois susceptibles de lui porter ombrage. La logique même de l’État sans Dieu, c’est-à-dire de l’État-Dieu, débouche sur le relativisme et le pluralisme éthiques – expressément rejetés par la Note doctrinale – . Démocratique ou non, un tel État tolère la liberté religieuse s’il y voit son avantage, et la limite, voire l’abolit, dans le cas contraire.

Libre à chacun, donc, d’exprimer son avis, à condition de ne pas mettre en péril la souveraineté spirituelle et temporelle de cet État. Ainsi, tout le monde a le même et égal droit de discuter, mais seules peuvent être traduites en lois contraignantes les opinions qui ne sont qu’opinions, c’est-à-dire relatives, et plurielles. En matière de bioéthique, euthanasie, avortement, mariage, la liberté de l’Église s’arrête au seuil du forum. Et c’est là que s’épanouit, au contraire, la liberté de ceux qu’aucune référence, ou vérité, ou transcendance, ne guide. Car leurs lois n’étant lois que grâce à la contrainte – on appelle cela majorité – elles chassent toutes les lois qui seraient reconnaissables par autre chose que la contrainte. Toujours Créon élimine Antigone.

Il y a ainsi un libéralisme – « libertinisme », dit la Note doctrinale – qui est ruine de la liberté religieuse prônée par l’Église. Il y a un relativisme, qui relativise tout, sauf lui-même et son propre dogmatisme – ce qui ne nuit à personne, sauf à la personne irremplaçable qu’est le Christ –. Et il y a un pluralisme qui admet toutes les églises, toutes les religions, toutes les divinités, depuis Ploutos jusqu’à Aphrodite, à l’exception de l’Église catholique, comme autrefois le Panthéon romain admit tous les dieux, sauf un, le Christ, comme aujourd’hui notre Panthéon accueille tous les « Grands Hommes », en dehors des saints – Sainte Geneviève en a bel et bien été chassée –.

Il ne s’agit évidemment pas de recommencer une quelconque guerre de religion. Mais il s’agit de reprendre la lutte, qui n’est qu’assoupie et qui durera jusqu’à la fin des temps, du Sacerdoce et de l’Empire, nullement pour provoquer la victoire de l’un et la défaite de l’autre, mais pour préserver l’indépendance du pouvoir spirituel par rapport au pouvoir temporel, non moins que l’autonomie du pouvoir temporel par rapport au pouvoir spirituel. Une victoire de l’un signifierait la défaite des deux, un peu comme l’époux qui écraserait l’épouse se détruirait lui-même en tant qu’époux. C’est à travailler à retrouver et à étendre les conditions auxquelles le spirituel peut rendre au temporel les services que lui seul, spirituel, offre, et dont le temporel ne peut se passer, que la Note doctrinale invite tous les chrétiens, et spécialement les hommes politiques.

Actuellement, l’ordre politique, juridique, économique, national, international, est le plus souvent fermé à la « doctrine sociale » de l’Église. Il en est la première victime, ou plutôt, ce sont les peuples, les peuples les plus pauvres matériellement et spirituellement, et les gens les plus pauvres en chaque peuple, qui en sont victimes. L’Église, en faisant sienne « l’option préférentielle pour les pauvres », ne fait rien que de parfaitement cohérent avec l’enseignement de son Maître et avec son histoire.

Il peut y avoir des bourgeois chrétiens sans Constantin chrétien, il ne peut pas y avoir de peuple chrétien sans Constantin chrétien. Aujourd’hui, Constantin s’appelle président, ministre, député, maire. Le nom est secondaire. Ce qui ne l’est pas, c’est qu’il agisse en chrétien, en tant que chrétien, et chrétiennement de toutes les façons à l’égard de quiconque, au lieu d’agir pour sa réélection ou ses partisans, fussent-ils démocrates-chrétiens.

Que le laïcisme soit le contraire de la saine laïcité, et que le « démocratisme » – pas la démocratie – soit l’ennemi du peuple, malgré les confusions entretenues par des théologiens intéressés, est-ce un paradoxe ou une évidence ? Que la fin de l’ère constantinienne, fin tant saluée par certains théologiens, ait sonné le glas de la christianisation des petites gens, est-ce hasard ou nécessité ?

Mais si la cause de la saine laïcité a été l’ouverture à l’Église de l’espace public, tandis que la cause du laïcisme en est la fermeture ; si la cause de l’Édit de Milan a été l’accueil de la foi, tandis que la révocation de l’Édit de Milan a eu pour cause l’affaiblissement ou le rejet de cette foi, c’est à renouer avec le sens de cette foi que nous sommes invités : c’est affaire de conversion beaucoup plus que d’élection, c’est affaire de conscience avant, et comme afin, d’être affaire de succès.

Espace privé et engagement des catholiques

De la conscience, comme de l’espace public, l’Église est chassée, ou on voudrait qu’elle le soit. Elle est pourtant la seule à pouvoir y pénétrer sans effraction. C’est pourquoi la Note doctrinale précise avec beaucoup de détails et d’insistance que, d’une part personne ne peut rien faire contre sa conscience, et d’autre part personne n’a de plus grave devoir que de l’éclairer avant de la suivre.

Depuis longtemps, nous avons accoutumé de justifier notre conscience par notre conduite, quand ce n’est pas de dissocier conduite et conscience. On parle beaucoup de la distinction, selon Max Weber, entre éthique de conviction, où nous agirions selon notre conscience, et éthique de responsabilité, où nous agirions selon les circonstances. Dans le premier cas, nous nous déterminerions indépendamment des conséquences, et dans le second cas, nous nous déterminerions d’après les conséquences.

Cette distinction, commode en première approche, est pleine d’inconvénients en ce qu’elle dissocie l’être, du faire, et le bien, du possible. Quoi qu’en dise Max Weber, une décision morale est bonne, si elle conduit du bien au mieux, et transforme en acte tout le bien qui n’était qu’en puissance. Les circonstances, les conséquences, la direction générale de l’agent, ne sont pas indépendantes du bien, elles le constituent, et c’est cela qui fait agir selon sa conscience ou contre elle.

Ce qui fait que l’on agit selon sa conscience n’est pas fonction du degré de conviction que l’on y met, ou du sens de la responsabilité que l’on y déploie, à moins d’enfermer la conscience dans la seule subjectivité, et d’en faire la monade sans porte ni fenêtre de Leibniz. Ce qui fait que l’on agit selon sa conscience est que l’on se laisse guider seulement par le bien à notre portée, par le mieux qui, grâce à ce bien procuré, sera à notre portée, et finalement par Dieu. Dieu seul, immédiatement ou médiatement, nous permet d’agir selon notre conscience, c’est-à-dire librement, car lui seul est le foyer de la lumière dont notre conscience est le miroir ou le rayon. Et seule la lumière divine touche par manière de don la conscience pour provoquer une libre décision par manière de contre-don, ou de remerciement.

Qui n’est pas Dieu, ou n’est pas député par Dieu, ne peut que froisser, blesser, contraindre la conscience, surtout sous les voiles de la connivence. En ce sens, la « prise de conscience » exigée par Hegel comme préalable à l’action, n’est qu’une aliénation de la conscience à la conduite. Et comme la conduite est, de nos jours, livrée à la détermination de l’État – par le biais de lois d’État qui sont dites règles de conduite – il s’ensuit que la conscience est sommée de s’aligner sur les lois de cet État, en tous cas de ne pas empêcher les conduites qui s’y conforment.

C’est là, dira-t-on, moins agir contre sa conscience que retourner sa conscience avant d’agir, et lui demander d’être éclairée par les faits au lieu de renvoyer un peu de la lumière divine. Sans doute. Il n’empêche qu’est, en théorie, préparé, favorisé, légitimé, le heurt de la conscience contre le bien naturel qui, de proche en proche, vient de Dieu et reconduit vers Dieu, au profit de lois d’État censées procéder de cette conscience, et qu’il lui est donc loisible de suivre. On en vient alors à considérer qu’est obligatoire ce qui ne vient pas de Dieu, et que ne peut pas être obligatoire ce qui vient de Dieu. De tout ceci, les exemples abondent dans le domaine de la morale sexuelle, familiale, et la bio-éthique, ainsi que le souligne la Note doctrinale.

Le mal est ancien. Sans remonter plus haut, les juristes savent que Grotius, un des pères fondateurs du droit naturel moderne, a énoncé que celui-ci était obligatoire – pacta sunt servanda – même si Dieu n’existait pas – etsi daremus Deum non esse –. Grotius ajoutait que l’inexistence de Dieu ne saurait s’admettre sans un grand crime. Mais les successeurs de Grotius ont fait tomber cette réserve. Tous admettent l’obligation, le lien de la conscience, indépendamment de Dieu.

C’est là un joug qui n’est pas facile, un fardeau qui n’est pas léger. Et comme nous jugeons le législateur divin d’après les caractères du législateur humain qui pèse sur notre conscience, puisqu’elle le supporte, il s’ensuit qu’on croit être libre et agir en son âme et conscience à proportion qu’on échappe à toute espèce de norme qui ne viendrait pas de soi. Mais c’est là le pire attentat contre sa conscience, car c’est le dernier degré de son obscurcissement.

Il n’est donc pas étonnant que la Note doctrinale s’efforce de maintenir hors d’atteinte le sanctuaire de la conscience. Car, s’il est détruit, rien ne peut le remplacer. Heureusement, il n’est pas fait de pierre, mais de lumière, et il ne vient pas des hommes, mais de Dieu. Il est indestructible. Encore faut-il l’entretenir. La conscience de chaque homme est une lumière inextinguible, mais sa source et son sens ne sont rien sans Dieu.

De là vient qu’on ne saurait suivre sa conscience sans vérifier que la lumière qu’elle apporte vient bien de Dieu, et dirige bien vers lui. Éclairer sa conscience a quelque chose de contradictoire pour nos contemporains, nous le savons bien, depuis que J.J. Rousseau en a fait le principe de l’infaillibilité,dans la Profession de foi du Vicaire Savoyard : « Conscience ! conscience ! instinct divin, immortelle et céleste voix ; guide assuré d’un être ignorant et borné, mais intelligent et libre ; juge infaillible du bien et du mal, qui rend l’homme semblable à Dieu, c’est toi qui fais l’excellence de sa nature et la moralité de ses actions ».

Mais il y a des consciences faussées, il y a des consciences obscurcies, il y a des consciences blessées. Si toutes les consciences étaient droites, l’enseignement de la morale se réduirait à peu de choses, serait inutile, serait nocif. Ce serait un crime contre la conscience. On sait ce qu’il en est aujourd’hui, et spécialement ce qu’en déduisent les hommes politiques : Pas de morale, surtout ! Si toutes les consciences étaient pures, elles verraient Dieu, elles ne mentiraient pas, ne se tromperaient pas. On ne réclamerait pas, en vain, plus de transparence de la part de ces hommes politiques. Si toutes les consciences étaient saines, elles assainiraient tout ce qu’elles touchent, et, par exemple, rendraient amis aujourd’hui les ennemis d’hier, ce qui est exactement le contraire de ce que chacun constate et déplore.

Veut-on laisser en l’état les consciences, tant des citoyens que des hommes politiques ? Blessées, elles souffriront de plus en plus, et croiront obtenir, sinon la guérison, du moins une diminution de leurs souffrances en se débarrassant de leur mal sur autrui : exonération relative pour les hommes au pouvoir, aggravation relative pour les autres. Obscurcies, elles y verront de moins en moins clair, et ne pourront que condamner ce qu’elles ne voient pas, et ceux qui disent voir. Elles s’abaisseront à des objets de plus en plus proches, imminents, apparents, et légiféreront sans se soucier du lendemain, ni d’élever les cœurs, comme la Note doctrinale le signale justement. Faussées, ces consciences ne permettront nulle action continue dans la bonne direction. Elles se heurteront, s’affaisseront et se soulèveront sans autre motif que leurs propres faiblesses. Et incapables de distinguer un chemin d’une impasse, elles se croiront justifiées d’être multipliées, partagées par tout un peuple, étendues à toute l’humanité. Mais mille faits ne font pas un bien. L’unanimité dans l’erreur ne fait pas la vérité.


Il n’y a rien de si urgent, et difficile, aujourd’hui, que d’éclairer les consciences, spécialement celles des hommes politiques. « Ars est artium regimen animarum », – c’est l’art des arts que de guider les consciences – disait, dans un sens un peu différent, saint Grégoire le Grand. Cela relève du savoir et du sacrement.

Cela relève du savoir, et l’on remerciera les auteurs de la Note de répéter l’essentiel de la doctrine la plus classique sur le vrai sens de la laïcité, sur l’autonomie de la conscience, sur la liberté religieuse, et d’insister sur les conséquences qu’il convient d’en tirer au plan de la législation touchant à l’éthique, à la bio-éthique, à la vie humaine dans ses plus extrêmes fragilités, à la conscience dans son intimité. Précision faite qu’ici comme ailleurs science sans prudence n’est que ruine de la cité, et qu’il serait tout aussi vain de continuer à condamner l’avortement sans traiter les causes pour lesquelles tant de femmes y recourent, que de redire aux scientifiques qu’ils jouent aux apprentis-sorciers sans se demander pourquoi ils n’écoutent plus les théologiens.

Quant au sacrement, surtout celui de réconciliation, qui mieux que lui rappelle que Dieu seul est maître des consciences, seul il peut les guérir, seul il peut les ouvrir, seul il peut les séduire ? On sait à quelles dérives ont été conduits certains confesseurs des princes d’autrefois. On ne sait pas – assez – de quels excès ils nous ont préservés. Ou plutôt, on le sait, on le voit aujourd’hui : l’homme est menacé dans ce qu’il a de plus essentiel, de plus sacré : sa vie, aux premiers moments de son existence, qui devraient être les plus entourés ; sa vie, aux derniers moments, qui devraient être les plus honorés ; sa conscience, tout au long de son existence, qui devrait être la plus respectée.

Y a-t-il, pour un grand cœur, plus noble cause, aujourd’hui, que ce qui mérite d’être appelé une politique de la vie, écho multiplié de l’Évangile de la Vie ?

* Fut l’assistant de Michel Villey pendant plus de dix ans. Enseigne la philosophie du droit en doctorat à l’Université de Paris II depuis plus de trente ans.