Juillet–Septembre 2003

Partie en laissant l’adresse

Pierre :

De qui parlez-vous ?

Frédéric :

De la société chrétienne, et spécialement catholique. Nous l’avons perdue corps et biens, ses meubles et immeubles, son savoir, ses usages, dont tant et tant de bienfaits avaient survécu aux inondations de la modernité. Son génie. Je me suis éveillé à la vie de l’esprit entre Paul Claudel et Georges Bernanos, Olivier Messiaen et Francis Poulenc, Maurice Denis et Max Jacob, François Mauriac et Julien Green, les pères de Lubac et Teilhard de Chardin, Maurice Blondel et Gabriel Marcel, Jacques Maritain et Étienne Gilson… pour ne citer que des contemporains de ma jeunesse. Comptez aujourd’hui ! Lisez, écoutez, regardez…

Les écrans s’emplissent de notre déroute. Tant de livres cathos, hélas ! pareillement : la sociologue nous met hors-jeu, ou, comme elle dit, nous « exculture » (Danièle Hervieu-Léger : Catholiques – La fin d’un monde), le journaliste ringardise Rome, et soupire après nos très vieilles avant-gardes (Henri Tincq : Dieu en France), tandis que le prêtre archéo, se trompant de combat, gaspille des talents, dont nous aurions grand besoin, à soutenir l’absolue nécessité des anciennes prières de l’Offertoire (Claude Barthe : Le Ciel sur la terre). Le point commun de ces ouvrages divers ? Nous laisser sans espérance.

Pierre :

Soit. Mais c’est le moment que choisissent des intellectuels de prime time, nés hors de l’Église, ou éloignés d’elle, pour lui rendre leurs hommages, et, presque, lui faire la cour : on cite souvent BHL ou Régis Debray, mais il fallait voir Luc Ferry converser avec sœur Emmanuel : un vrai « ravi » ! Et si beaucoup se font forts de mettre Dieu hors jeu, le Christ leur reste en travers de la plume… Premier d’entre ces païens, Valéry en fit l’ultime aveu. Nous avons « les paroles de la vie éternelle », je leur fais donc confiance pour refleurir ; d’ailleurs, on voit déjà les jeunes pousses, de piété, de charité, de jubilation. La beauté finira bien par suivre. Un jeune musicien vient de composer une admirable Passion, me dit-on… Qui sait ? Peut-être qu’un jour la liturgie elle-même…

Et je ne ferai pas la liste des nombreux penseurs chrétiens relevant le défi d’une modernité dont on prétend nous éconduire… Qui n’a entendu parler de Jean-Luc Marion, de Michel Henry, de Guy Coq, de Chantal Delsol… ? Je les nomme parmi bien d’autres… Et comment ne pas citer celui qui réveilla le monde de son sommeil sceptique, ce philosophe de Stanford né dans la cité des papes pour la plus grande gloire du catholicisme à venir ? Il est vrai que les coreligionnaires de René Girard, encore éberlués, mettent du temps à mastiquer son œuvre… mais une certaine mode intellectuelle – goût hyper-idéaliste du brouillard, décision capricieuse qu’il n’y a rien à comprendre, surtout pas une prétendue « réalité » – ne s’en relèvera plus : elle tombe déjà comme elle est née, cul par-dessus tête ! Juste sort pour des idoles, qui n’en souffriront pas, puisqu’elles ne sont rien…

Frédéric :

N’empêche : « le désert croît » ! Pensez-vous vraiment à une proche renaissance du catholicisme ?

Pierre :

Proche, je ne sais, mais renaissance, sûrement. Et ce grand déploiement ne ressemblera pas plus à la Contre-Réforme que la Contre-Réforme n’a ressemblé au XIIIe siècle, qui lui-même aurait stupéfait Charlemagne et Alcuin… De tous ces âges, nous mesurons surtout la distance qui nous en éloigne : que ne regardons-nous leur proximité ! Par cent côtés, ils tenaient encore au paganisme ; par cent autres, ils ne purent s’empêcher d’être chrétiens ! Et la fécondité de la geste divine (je dis, sur cette terre même) est telle que sa lumière éclaboussera à chaque nouveau siècle le néant de ce qui n’est pas elle, comme elle sera à chaque siècle combattue. Le Christ n’est pas le Prince de ce monde, il est le Roi du Royaume qui vient… Mais il vient tellement que le diable renouvelle en vain ses efforts et ses ruses !

Savez-vous où en était la France catholique au sortir de la Révolution ? Mesurez-vous la force de son nouvel essor, quand, cinquante ans après, mille congrégations missionnaires, enseignantes, hospitalières, réparatrices, adoratrices… ensemencèrent l’univers d’un christianisme à la française ? Considérez, un peu plus tard, le triomphe intellectuel du positivisme… et, presque aussitôt, monsieur Lanson s’efforçant de saisir Claudel : on dirait une poule qui a trouvé un couteau. Abyssale incompétence ! Contre le positivisme, l’Église avait encore gagné… Et voici trente ou quarante ans, quand tous les curés-à-micros sont marxisés jusqu’à la moelle, quand mai, malgré ses averses, prépare en secret le printemps, qui ose imaginer pour la fin du siècle un million de jeunes à Longchamp acclamant un pape polonais vainqueur du communisme ?

Va, ne crains pas, petit troupeau…

Comme vous, je déplore la perte d’un tissu catholique qui s’était amalgamé à notre histoire ; il a péri avec elle, la perte est devenue notre mode de vie ; le monde s’efforce même de la célébrer comme une conquête, mais c’est d’une voix cassée : l’eau est dans le gaz et le désespoir dans le confort. On souffre de ce tissu en lambeaux, qu’on ne refera pas à l’identique, et l’inépuisable fécondité de la Bonne Nouvelle, notre juste Espérance, ne dispensera pas le monde de cruelles convulsions… Ca ne fait rien. Enseignons la doctrine, expliquons-la, illustrons-la. Et pour garder courage, rions un peu. La preuve qu’on va remonter, c’est qu’on touche le fond ! De radio, de télé, voici trois histoires vraies :

– I) Monsieur Quidam, sélectionné parmi des instruits moyens, est interrogé à 12 h 45 sur France-Inter : Le zanimateur : – « Mozart a écrit une Messe du couronnement. C’est le couronnement de quelle personne ? » M. Quidam : – « Le Saint-Esprit ! » (Attendez, ce n’est pas là qu’il faut rire.) Le zanimateur : « Oui, monsieur, la Mère de Dieu ! » (Là, vous pouvez rire.) Le public : « Bra-vo, bra-vo ! » (Là, vous pouvez pleurer.)

– II) Madame Quidame, sélectionnée parmi des instruits supérieurs, fort diserte sur les divinités hindoues, est interrogée à 18 h 15 sur France 3 : – « Quel est cet ermite chrétien, amoureux du Sahara, qui fut assassiné à Tamanrasset en 1916 ? » – « Saint Joseph. » (Non, je n’invente pas.)

– III) Monsieur le plus connu des présentateurs du Journal Télévisé, celui que ses initiales seules désignent (le must !), tenancier d’une émission littéraire, romancier lui-même, et (j’en prends les paris !) futur candidat à l’Académie française… – Eh bien, qu’est ce qu’il a fait de mal ? – Oh ! erreur n’est pas faute : il confond seulement, mais non par lapsus, seulement par ignorance, « célébrer la messe » et « servir la messe ». À croire qu’à son époque, il n’y avait déjà plus ni curé ni enfant de chœur dans sa Bretagne…

Frédéric :

Vous le voyez bien : le malheur est tel que tout est fichu…

Pierre :

Je vais ranimer votre courage par un mot de Barbusse, que Maurice Clavel avait sorti du « Feu », et proposé à nos désespérances : Tous les officiers et sous-officiers sont hors de combat, blessés, morts, mourants. Alors, du fond de la section : « "En avant !" cria un soldat quelconque. »

Pour vous, aujourd’hui, je voudrais être ce soldat quelconque.


Ma force dans ta faiblesse

Le festival de Cannes a rendu hommage à Fellini, en cette année qui marque le dixième anniversaire de sa mort. On projeta toute son œuvre, dont les plus obscurcis des spectateurs sentent qu’elle traîne une queue de comète : l’astre errant a son parcours fixé par une mystérieuse loi du ciel. La place me manque pour dire comment cette œuvre est chrétienne. La démonstration ne serait ni paradoxale, ni laborieuse, au contraire : l’abondance des preuves fournirait à trop d’analyses ! Je me borne à esquisser une direction…

Sans doute mon exorde surprend-il certains lecteurs peu familiers du cinéma. Fellini fut anticlérical, sans beaucoup d’égards (mais, disons-le, souvent avec une bienfaisante rudesse). Quant aux choses du sexe, il s’y montra hardi pour son époque, voire épais, parfois très vulgaire ; il ne craignit pas d’effaroucher un public légitimement soucieux de pudeur, et de blesser des consciences chrétiennes. Je ne cherche pas à l’innocenter. Mais personne – je dis personne – ne fit résonner depuis cinquante ans les thèmes du péché et de la rédemption avec plus d’ampleur, d’émotion et de force que ce vieil enfant de Rimini, de sa mère charnelle et de la sainte Église romaine. Ce qui, de saint Augustin à Racine et de Baudelaire à Bernanos, gémit dans l’espérance du salut que mérita pour nous Notre Seigneur en sa Passion et en sa mort, oui, cela même, cela exactement, vibre et nous bouleverse dans cette œuvre, moins méconnue à cause du dégoût que purent inspirer ses audaces que par l’ignorance formidable de « la vie intérieure » en quoi notre siècle est tombé.

La Strada, ou le don des larmes acquis à l’épaisse brute par l’intercession d’une innocente, ravie d’avoir vu un ange…

Huit et demi, ou l’ombre immense du Père attendu dans l’incertain et tendre halo du père réel…

Prova d’orchestra, ou la présence eucharistique seule capable d’installer l’harmonie entre les hommes que ballotte la contradiction de l’ordre et de la justice…

On n’en finirait pas…

Soit pour mon exemple du jour son film le plus célèbre : La Dolce Vita. Quelques lecteurs se souviennent peut-être des rumeurs et des réprobations : cette haute société romaine, vaine, ennuyée et ennuyeuse, dépravée et repue, fit scandale à l’affichage ! Pourquoi nous montrer ça ? Quelle complaisance ! Je me rappelle la critique « sociale » du « Canard enchaîné » : « Ces pourris ne méritent qu’un bon coup de balai ! » (La Révolution prolétarienne servait encore d’espérance…) « L’Express » se montra plus lucide : sous le portrait pleine page de Fellini – mâchoire épaisse, regard fatigué – on pouvait lire le mot que Pascal prêta au Seigneur (pour l’avoir entendu dans sa détresse) : « Je t’aime plus que tu n’as aimé tes souillures. »

C’était placer le sujet au bon endroit. Comment certains avaient-ils pu s’y tromper ? ! Première image du film : un immense Christ suspendu à un hélicoptère fait passer son ombre sur les murs de la Rome nouvelle qui se construit. Ouvriers, « filles », tous le regardent avec vénération, mais de la terre au ciel, les bruits du moteur empêchent qu’on s’entende… Dernière image : le héros regarde de l’autre côté de l’eau une jeune fille configurée à la Sainte Vierge de Lourdes, et dont le doux regard le suit tandis qu’il s’éloigne tout triste, ne pouvant comprendre ses paroles que couvrent le bruit des vagues et l’appel de la chair…

Je cède, pour commentaire, le stylo à Max Jacob ; il parle de son Paris comme Fellini parle de Rome :

La Babylone j’ai vu, Marie !
La Babylone j’ai vu, Jésus !
Sept étages, et Jésus dessus !
Sept étages avec des colonnes.
Rez-de-chaussée les paresseux
Souliers cirés esprit ni âme,
Jolis messieurs et jolis dames.

Depuis le bas jusqu’au fronton
Les sept étages des sept démons.
La puanteur chez les avares
Ceux qui ont pris la meilleure part
Et la luxure porc à porc
Avec les gourmands à la porte.
Jésus dessus, Jésus dessous.
Mais on ne le voit pas du tout.


Sagesse de Thélème

Les problèmes scolaires ne sont pas près de quitter le devant de la scène, même si (espérons-le) l’agitation de juin a laissé la place à une rentrée studieuse… J’en profite pour préciser mon allusion à Thélème dans le compte-rendu du livre d’Olivier Pichon, Dernières nouvelles du mammouth (éd. Du Trident) – cf. Kephas de l’été.

On voit souvent dans la fiction de l’abbaye de Thélème que nous propose Rabelais l’image fantaisiste d’une maison d’éducation où les élèves travailleraient bien parce qu’ils n’auraient que la liberté pour discipline. Rabelais serait-il un utopiste dangereux dans ses fantaisies amusantes, en somme, un mauvais plaisant ? C’est le contraire qui est vrai, et la leçon de Thélème est la meilleure qu’on puisse proposer à un entrepreneur d’éducation.

Faisons d’abord la part du diable : un goût extrême de luxe, une piété purement individuelle, une confiance totale faite aux impulsions… autant d’erreurs dont on ne prendra pas la peine de les réfuter, tant il est manifeste qu’elles ne sont là que pour contredire, mais par vice contraire, les aberrations vieille-époque dont la généreuse nature de maître François eut à souffrir…

En revanche, lisons de près le premier commentaire que l’auteur nous propose de sa fameuse maxime « Fay ce que vouldras… »

« … parce que gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les pousse à faits vertueux et retire de vice, lequel ils nommaient honneur. »

Gens libères : ils ne sont pas serfs. Ce « libères » désigne-t-il, comme je le crois, des « gens de qualité », socialement parlant, ou de nobles âmes ? Le doute n’est pas tout à fait levé ; quoi qu’il en soit, les candidats à Thélème ne sont pas n’importe quels…

Bien nés : Sauf pléonasme, il doit s’agir de cette heureuse complexion qui dispose les esprits à l’étude. Conformés pour. Pas la peine d’apprendre le saut en hauteur à des patauds. « Que d’ânes, écrivait Mauriac à propos de riches condisciples, que d’ânes qui n’avaient pas soif, et qu’on aura tout de même forcés à boire ! »

Bien instruits : N’entendons pas ici l’instruction livresque, puisqu’on va précisément à Thélème pour l’acquérir. L’expression désigne donc des habitudes et des principes qui s’apprennent en famille, au sens large de maisonnée. L’enfant bien instruit en son domestique quant aux façons du dedans et du dehors devient apte à la vie communautaire qu’on lui propose adolescent.

Conversant en compagnies honnêtes : la bonne famille ne suffit pas aux jeunes gens, il leur faut encore un bon entourage. Un mauvais fruit gâte un panier ; un mauvais garçon gâte un pensionnat. On a parfois reproché à tel directeur de collège que je connais bien, d’avoir exclu trop d’élèves dans sa carrière. Il regrette amèrement, croyez-le, de n’en avoir pas exclu davantage. L’exclusion, autant qu’il a pu le savoir, fut très généralement bénéfique aussi aux exclus, réveillés de leurs mauvais songes par la douche froide.

Ont par nature : entendez « par eux-mêmes » et non par contrainte extérieure ; la nature dont on nous parle est cultivée, comme il est dit ci-dessus : l’humanité n’en connaît pas d’autre ; elle est « naturellement » sociale. Les enfants-loups seraient les enfants les moins « naturels » qui soient. La nature qui parle dans nos thélémites est bien élevée pour pouvoir bien parler… et bien entendre.

Un instinct et aiguillon qui les pousse à faits vertueux et retire de vice : le désir du bien, et celui du mal, parlent dans notre âme d’autant mieux et plus fort qu’ils sont davantage sollicités par l’exemple. La différence est que l’émulation pour le bien fait apercevoir très vite la sollicitation du bien lui-même, dont l’attrait suit naturellement son existence spirituelle : le Bien est ce qui est. L’encouragement d’autrui y devient moins nécessaire, sauf à considérer qu’il implique cependant son existence en tant que le Bien est l’Amour. L’attrait pour le Mal, au contraire, est une servile imitation (chez les jeunes gens, surtout, il vit de la vilaine crainte : et si je ne faisais pas comme les autres, pour qui me prendraient-ils ? Le mauvais exemple, d’ailleurs, diminue le sentiment de ma culpabilité : du serpent à Ève, d’Ève à Adam.)

Conscient que l’élan le meilleur gagne à s’appuyer sur la force d’autrui, Rabelais ajoute aiguillon à instinct : c’est un réaliste.

Lequel ils nommaient honneur : c’est le plus beau mot. Ils achève la période comme un paraphe étincelant. L’honneur est le mouvement d’âme par lequel nous tâchons d’être dignes les uns des autres, et qui accomplit en nous l’humanité morale. Il nous exalte, au rebours de l’envie qui nous pousse. Lisez Polyeucte : l’honneur de Pauline et de Sévère s’y montre merveilleusement. Ces amants renoncent l’un à l’autre pour rester dignes l’un de l’autre. Cependant, il est un bien suprême qui attire au-dessus de l’honneur, et parfois nous invite à en mépriser les grandeurs mêmes : on le voit chez le personnage-titre, puisque Polyeucte dans son sacrifice renonce à être compris de son épouse bien-aimée. Ce serait folie que cette solitude, si elle n’était pas la sainte imitation de Jésus-Christ.

Ce paragraphe de Rabelais permet donc de considérer sans inquiétude les fantaisies dont il le fait suivre. Avant de nous abandonner (plaisamment) à ses rancœurs anti-moines et à ses fantaisies aristocratiques, il nous aura montré que rien ne lui échappe des vrais ressorts d’une bonne éducation. On lui reprochera plutôt son élitisme social qu’une confiance aveugle à n’importe quelle liberté, qu’il met hors-jeu, on vient de le voir. En tous cas – et je pense qu’Olivier Pichon en tombera d’accord – voilà ce qu’il faudrait enseigner dans les IUFM. Si on y enseigne autre chose, pourquoi s’étonner des mauvais fruits ?