Juillet–Septembre 2003

La chrétienté, l’Europe et le grand Turc de la chute de Byzance à la fin de l’Ère ottomane

Jean-François Noël*

Il est en 2003 peu de thèmes où la sérénité de l’historien soit aussi mise à l’épreuve, voire aussi « piégée » par l’actualité, que dans le cadre du sujet abordé. Mettons donc tout de suite les choses au clair. L’homme politique a aujourd’hui toute liberté d’apprécier comme il l’entend, au futur et/ou au conditionnel, la vocation « européenne » de la Turquie, et ces lignes n’entendent en rien en préjuger. Libre donc à tel « chroniqueur européen » attitré de notre presse dominicale d’estimer que « Dieu est au-dessus de l’Europe, et qu’à l’heure où l’intégrisme veut rallier les millions de musulmans qui vivent dans l’Union [Européenne], il serait particulièrement mal venu de paraître se définir contre l’Islam. »1

À charge de revanche, l’historien est en droit de s’employer à ce que les préoccupations de notre temps n’induisent pas à réécrire le passé en fonction d’opportunités présentes ou à venir. Les raisons ayant pu inspirer au pape Paul VI de remettre à la Turquie l’étendard enlevé aux Ottomans lors de la bataille de Lépante de 1571 ne sauraient modifier les réalités de l’émotion de croisade qu’elle suscita, ni les soustraire – pour reprendre un mot très en vogue – au « devoir de mémoire » pouvant s’y rattacher. Et lorsque se trouve posé comme allant de soi, au plus haut niveau de notre République, que la Turquie fait culturellement et historiquement partie de l’Europe, le simple citoyen peut être curieux d’en savoir un peu plus à ce sujet.2

Repères géopolitiques : flux et reflux de la Turquie d’Europe

La date de la prise de Constantinople par les Turcs (1453) a longtemps été prise par nos manuels scolaires comme césure de la fin du Moyen-âge avant d’y être supplantée par celle de 1492, Mehmed II cédant le pas à Christophe Colomb, et leur concurrence renvoyant d’ailleurs à une même problématique de bornage de l’Europe, désormais entrée en osmose avec l’Asie à l’Est, et avec l’Amérique à l’Ouest.

Du premier point de vue, la date de 1453 n’a pourtant qu’une portée relative et symbolique. Au fil des siècles, l’Empire byzantin s’était réduit comme une peau de chagrin, limitée lors de sa chute à sa capitale et à de modestes « confettis » territoriaux. Byzance allait ainsi succomber à un encerclement tout autant européen qu’asiatique, les Turcs contrôlant déjà à la veille du siège – directement ou par vassaux interposés – l’essentiel des Balkans : Thrace, Macédoine, Bulgarie, Serbie et principautés roumaines. La prise de Constantinople sera suivie de peu par la réduction de tout les pays grecs continentaux. Autour de 1500, la Porte aura soumis l’Albanie et la Bosnie-Herzégovine, transformé en annexion pure et simple la vassalité de la Serbie, consolidé sa suzeraineté sur les principautés roumaines, et étendu sa mouvance vers l’Est jusqu’au khanat tatar de Crimée.

Le tableau ci-joint montre que l’expansion ottomane en Europe s’est poursuivie en Europe pendant deux siècles. La meilleure part en revient à l’action de Soliman le Magnifique, enfonçant pour la première fois l’Europe « occidentale » suite à sa victoire de Mohacs (1526) qui lui livre la Hongrie centrale, puis ses marches (Transylvanie, Banat) et le mène un moment jusqu’au-delà de Vienne. En Méditerranée, la célèbre victoire navale chrétienne de Lépante (1571) devait rester sans lendemain, et les derniers bastions helléniques insulaires (Rhodes, Chypre et Crète), allaient progressivement tomber en mains ottomanes. La soumission tardive de la Podolie polono-ukrainienne, celle (précaire) du Monténégro et enfin le second siège de Vienne (1683) marqueront l’ultime avancée de la poussée turque vers l’Ouest.

Le point-bascule de l’histoire ottomane correspond assez exactement à la reconquista qui suivit ce dernier siège. La Porte « décroche » dès lors, face aux deux grands Empires qui ne vont plus guère l’épargner jusqu’à la première guerre mondiale : l’Autriche à qui elle abandonne la Hongrie et ses confins (1699/1718), et la Russie à qui elle cède le khanat de Crimée (1774). Mais le pire arrive au XIXe siècle, qui voit décidément se poser la « Question d’Orient », liée au sort de « l’homme malade » de l’Europe qu’est devenu l’Empire Ottoman. De révoltes en autonomies, et d’autonomies en indépendances, la Porte voit tour à tour lui échapper la Grèce et un peu plus tardivement l’essentiel des Balkans, avec pour date-pivot le congrès de Berlin de 1878. La crise de 1908 et les « guerres balkaniques » de 1912/1913 feront le reste, lui enlevant le plus clair de son assise européenne. La perte de ses dépendances insulaires (Rhodes et Chypre) sera consommée par le traité de Lausanne de 1923. Depuis lors, la Turquie garde pour seul alibi européen un « strapontin » limité à Istanbul et son arrière-pays de Thrace orientale.

Europe géographique et Europe historique

Le problème de l’européanité de la Turquie n’en reste pas moins à apprécier, au titre du demi-millénaire au cours desquels les Ottomans ont dominé les Balkans. Et ce, d’autant que le concept même de Turquie a curieusement attendu le XXe siècle pour s’attacher à ce que nous appelons aujourd’hui la Turquie. Antérieurement, celle-ci est simplement l’Anatolie (ou la « Natolie »), le terme de Turquie s’attachant systématiquement (à tort ou à raison) à l’ensemble d’un Empire ottoman, s’étendant sans conteste à une partie de l’Europe géographique. On hésiterait à rappeler cette dernière évidence, si l’éminente autorité évoquée en introduction de ces lignes n’avait récemment cru pouvoir déclarer que la vocation historiquement européenne de nos voisins turcs ne saurait être affectée par les contestations nourries quant aux limites géographiques de l’Europe.

Il est difficile de mieux inverser les données réelles du débat. Les bornes topographiques de l’Europe font l’objet d’un consensus quasi-universel depuis la plus haute antiquité. On observe bien quelques menues hésitations portant sur les confins restés longtemps mal connus de l’espace russe. On arrête ordinairement l’Europe à l’Oural, d’aucuns (rares) préférant le Don ou la Volga. En revanche, les Détroits de la Mer Noire ont toujours été reconnus comme séparant l’Europe de ce qu’on appelle précisément l’Asie mineure. Au demeurant les limites géographiques d’un continent ne relèvent que d’une pure convention nominale, très peu compromettante aussi longtemps qu’aucun contenu particulier – politique, religieux ou au moins culturel – ne leur est attaché. En réalité, le seul problème sérieux est d’évidence exactement inverse de celui que suggère la déclaration rapportée. Il s’agit de savoir si l’Empire ottoman, pour s’être étendu en Europe, a pour autant été d’Europe, en un sens qualitatif ayant longtemps épousé peu ou prou – qu’on emploie un mot ou un autre – celui de Chrétienté.

Les accommodements « eurottomans » de la Chrétienté orthodoxe

En 1458, l’humaniste pape Pie II avait posé l’équation : Europaei, aut qui nomine christiano censentur. Certes, la conquête ottomane avait déjà mis la formule un peu à mal, et somme toute avec une assez molle résistance des chrétiens (orthodoxes) les plus directement concernés. Par hostilité séculaire envers la Chrétienté latine, les Byzantins ont contribué à de multiples titres à ouvrir aux Turcs les portes de l’Europe. Épisode symbolique de la manière dont la frontière culturelle de notre continent en fut brouillée : ce fut à la cour du sultan (alors seldjoucide) que courut se réfugier en 1204 le Basileus Alexis, détrôné par les Croisés latins. Opportunité politique certes, mais avec des signes d’osmose beaucoup plus profonds, lorsqu’on vit ultérieurement plusieurs Basileus, et princes de Bulgarie et Serbie donner leurs filles en mariage au Grand Turc. Vice-versa tous les appels au secours que les Byzantins se résignèrent à lancer à la Chrétienté latine, et que celle-ci essaya de monnayer contre une réunion des Églises, échouèrent piteusement devant la résistance orthodoxe. Lors de la dernière tentative du genre, dans le contexte dramatique de 1452, le légat pontifical se vit dire à Sainte-Sophie par un dignitaire byzantin : « Plutôt voir le turban turc au milieu de la capitale que la mitre latine… » Le vœu fut vite exaucé, presque aucun Latin ne s’étant porté au secours de la ville assiégée, si ce n’est quelques mercenaires pontificaux et des Génois… y ayant notoirement les plus grands intérêts mercantiles.

Dans la suite, par simple effet des liens de vassalité établis avec les principautés orthodoxes des Balkans – les armées « chrétiennes » (d’Occident) eurent souvent à faire face à une armée « turque » comportant… beaucoup de chrétiens. Le haut personnel politique ottoman emprunta lui-même beaucoup à ses sujets européens, au besoin islamisés, mais issus de la chrétienté orthodoxe : sur 47 grands vizirs en poste de 1453 à 1623, on en recense 17 d’origine albanaise ou grecque. Et encore en 1798, le patriarche orthodoxe Grégoire pouvait déclarer que « le sultan était, après Dieu, le souverain des chrétiens. »

La carte ethno-confessionnelle contemporaine des Balkans (même si transferts et massacres l’ont sensiblement « expurgée » depuis un siècle de ses composantes turques et islamiques) atteste, il est vrai, que les Ottomans ont bien laissé aux peuples autochtones leurs langues et (très majoritairement) leur foi. Les conversions à l’Islam y ont été pour partie volontaires, et dans le cas contraire, firent somme toute réplique au cujus regio, ejus religio allemand. Quant aux sujets restés chrétiens, « l’intolérance » musulmane aurait pu rendre jaloux les catholiques anglais, les protestants français ou les juifs d’Espagne… « Certes les mosquées devaient partout être plus hautes que les églises. Mais celles-ci demeuraient »

(G. Castellan). Les chrétiens restèrent certes jusqu’au cours du XIXe siècle des sujets de seconde zone (zimmî), astreints au payement d’un impôt spécifique (djizya), mais formant des communautés reconnues (millet), jouissant d’une large autonomie, notamment en matière religieuse, culturelle et familiale. Pendant longtemps, les intéressés s’en accommoderont somme toute assez bien.

La Grande Peur de la Chrétienté latine (XVe–XVIIe siècles)

Jusqu’au XIXe siècle, l’Euro-Chrétienté a donc été surtout (au sens confessionnel du terme) une Euro-latinité. Et cette Europe-là a indéniablement nourri son identité d’une image fortement répulsive du monde ottoman, l’une des grandes formes de La peur en Occident évoquée par un livre célèbre de J. Delumeau. Cette peur importe plus à notre propos que les faits mêmes ayant pu la justifier. Encore faut-il leur faire leur part. On doit admettre que la conquête turque s’est accompagnée d’un cortège d’atrocités et de violences spécifiques, excédant sensiblement celles dont ne rougissait pas la vieille Europe : les massacres leur étaient communs, mais pas les déportations collectives et planifiées comme il arriva aux Ottomans de pratiquer, ni les razzias massives, au premier rang desquelles le devchirme ou enlèvement de jeunes chrétiens destinés à être islamisés pour peupler le corps des janissaires et autres serviteurs de la Porte. Le fait aussi qu’on s’en tenait le plus souvent à conclure avec celle-ci des trêves et non de vraies paix aboutissait à séparer la Chrétienté et le Croissant Turc non de vraies frontières, mais de « zones » de mouvance incertaine, où s’affrontaient en permanence des « irréguliers » (hajduks et uskoks chrétiens, akindji turcs) aux exploits particulièrement éprouvants pour les populations.

À ces excès dans l’ordre international, s’ajoutait l’impact de maintes pratiques intérieures de l’État ottoman. Son « despotisme » (discutable, vu les limites qu’y apportaient les ulémas, les prétoriens et le sérail) resta longtemps un thème favori de la politologie occidentale. Moins discutable était la barbarie d’une loi successorale autorisant le sultan à massacrer ses rivaux éventuels en la personne de ses frères : 19 à la fois sous Mehmed III (1595–1603) ! Ajoutons-y pour faire bonne mesure la polygamie, l’esclavage et parfois le vandalisme culturel : la prise de Constantinople aurait été suivie de la destruction de plus de cent mille ouvrages. Même le modéré Montaigne voyait les Ottomans comme formés au « mépris des lettres. »3

« Le » Turc – volontiers désigné par ce singulier d’épouvante – se trouvait être ainsi à la fois infidèle à la foi du Christ, conquérant sur ses voisins, despote de ses sujets, barbare dans ses mœurs. Il ne pouvait avoir sa place ni dans la Chrétienté, ni même dans l’Europe pacifiée imaginée par certaines utopies du Grand Siècle. À l’exception de Crucé (mais qui embrasse tout l’Ancien monde et n’est donc pas vraiment « européen »), aucun utopiste – ni William Penn, ni Leibnitz, ni l’abbé de Saint-Pierre – n’intègrent le Grand Turc dans leur projet. Mieux encore, dans son Grand Dessein (prêté à Henri IV), le brave Sully entendait prévenir la guerre en Europe, mais avec une soupape, destinée à faire la part du feu : les Européens s’uniraient à l’extérieur dans une guerre perpétuelle contre le Turc… sauf si ceux-ci se convertissaient à l’une des trois confessions chrétiennes.

Les supports courants de l’opinion publique s’inscrivent dans le même sens. En 1690, le dictionnaire de Furetière écrit à son article « Chrestienté » : « Les Turcs ont toujours tâché de troubler le repos de la Chrestienté » ; et son article « turc » n’est guère plus flatteur : « On dit aussi en voulant injurier un homme, le taxer de barbarie, de cruauté… que c’est un Turc, un homme inexorable. » En substance, jusqu’à la fin du XVIIe siècle, le monde turc s’assimile couramment à une image d’horreur, ne s’atténuant guère que dans la dérision du Grand Mamamouchi, voire de l’Islam en général, « mélange ridicule de la Religion Chrétienne ou du Judaïsme », pour citer le dictionnaire de l’historien anglais L. Echard.

Dans son application politique, cette vision a connu, il est vrai, bien des accrocs, notamment du côté… français. Depuis François Ier, la France s’est particulièrement signalée à cet égard par ses accommodements avec la Porte, dans le but de prendre à revers le Habsbourg. Mais même un Louis XIV n’en a pas toujours eu bonne conscience. Il se justifie dans ses Mémoires de l’envoi d’un contingent français lors de la guerre de Crète, au motif que « l’Empereur, […] le Pape et toute la Chrétienté » lui auraient reproché de ne pas s’associer à la lutte contre les Infidèles. Il n’aura pas les mêmes scrupules lors du siège de Vienne de 1683, mais sans parvenir à empêcher certains volontaires français de rejoindre l’armée impériale…

C’est bien évidemment l’Allemagne du Saint-Empire, en limite du front hongrois, qui offre l’exemple politique le plus suivi d’affrontement au Grand Turc. Le péril ottoman devient à partir de la seconde moitié du XVe siècle l’un des objets les plus constants des actes de la diète impériale. Peu après la chute de Byzance, le recès de Vienne de 1460 porte même, seul de son genre, la marque d’illusions très anachroniques, évoquant l’éventualité offensive d’une reconquête des Lieux Saints ! Pareilles ambitions feront vite place à des préoccupations plus proches. Durant quelque trois siècles, dans une quarantaine de ses actes les plus solennels (recès) (le dernier vote en la matière interviendra en 1737), le Saint-Empire a dénoncé le Turc comme « archi- et héréditaire ennemi » de la Chrétienté (Erz- und Erbfeind der Christenheit) et appelé contre lui à une « Croisade » de tous les États chrétiens sous la bannière du Pape et de l’Empereur. Le territoire à défendre sera certes la « chère patrie allemande » et la Hongrie, mais en insistante référence aux « frontières chrétiennes »4 et à la nécessité de « chasser le Turc de toute l’Europe. »5 On dénonce comme en refrain la violence bestiale (viehische Gewalt)6 de cet ennemi « déloyal, barbare, assoiffé de sang, tyrannique, inhumain, réfractaire au droit des gens »,7 adversaire irréductible, par rapport auquel même les annonces de trêve n’apaisent en rien les intentions à long terme. Évoquant la dernière du genre conclue après la victoire de l’armée chrétienne à St Gotthard (1664), l’Empereur déclare se fier à l’Empire, « pour que l’Ennemi héréditaire de la Chrétienté soit entravé dans son insatiable avidité, sa soif de sang et son plan tyrannique d’extermination de toute la Chrétienté. »8

Dans cet esprit, l’appel aux armes est rituellement lié à l’invocation de moyens spirituels. Les assauts turcs sont parfois présentés comme un châtiment de Dieu pour les péchés des chrétiens et la diète ordonne répétitivement processions, prières publiques et sonneries de cloches à midi dans chaque village, invitant le peuple à des prières, voire à des jeûnes, susceptibles de lui valoir la victoire contre l’ennemi héréditaire.9 Le siège de Vienne de 1683 donnera le signal de la (dernière) véritable croisade européenne, prêchée dans la ville même par les prêches enflammés de l’augustin Abraham a Santa Clara. La guerre qui s’ensuivra, sous l’égide d’une Sainte-Ligue patronnée par le Pape et l’Empereur, réussira à réunir les trois confessions chrétiennes : puissances catholiques de l’Empire, d’Italie et Pologne, mais aussi princes protestants d’Allemagne et tsar orthodoxe de Russie.

Vers une admission de l’Empire ottoman dans l’Europe des Puissances (XVIIIe siècle)

Le succès même de cette croisade va cependant initier une importante mutation. Le Grand Turc ne fait plus vraiment peur, démobilisant en tant que telle – une Chrétienté qui accélère une laïcisation « européenne », amorcée de longue date. « Autour de 1620, l’Europe tire l’œil, le mot est l’exception. Autour de 1750, Chrétienté n’est plus qu’un archaïsme. » (P. Chaunu). On trouve encore le mot, on l’a vu, sous la plume d’un Louis XIV, mais beaucoup moins souvent que celui d’Europe. D’une Europe n’ayant plus rien de commun avec la « Respublica christiana » organique chère à un Charles-Quint.

Le très bref article « Chrétienté » de la célèbre « Encyclopédie » des Lumières s’en tient à une acception diluée et étroitement religieuse : « la collection générale de tous les Chrétiens répandus sur la surface de la terre … professant la religion de Jésus-Christ. » Politiquement, l’Europe se trouve sensiblement réduite à son sens géographique, les interventions occasionnelles des Puissances contre la Porte n’obéissant plus désormais qu’à leurs intérêts particuliers, devenus offensifs, à l’encontre non plus d’une menace, mais d’une proie.

Simultanément, les pratiques ottomanes heurtant le plus la sensibilité de la vieille Europe s’atténuent, voire s’interrompent au cours du XVIIe siècle (la dernière mention du devchirme est de 1705). La Porte entame des réformes et fait appel à des conseillers occidentaux, qui la servent sans états d’âme. On connaît le cas très « œcuménique » du comte de Bonneval († 1747), en service successif de Louis XIV, de l’Empereur et du Grand Turc sous le nom de Bonneval Pacha. Son œuvre militaire sera poursuivie par le baron de Toth, Hongrois ayant pareillement transité en service français avant de se vouer à celui de la Porte.

Le XVIIIe siècle voit corollairement évoluer la vision occidentale du monde turc. Les manuels de géographie politique « grand public » ne classent pas l’Empire ottoman à part. Même dans une Allemagne particulièrement sensibilisée à cet égard, l’article « Europe » du Staatslexikon de J. Hübner publié sous privilège impérial en 1759 cite en tête des souverains européens les Empereurs romain (allemand), russe et turc. À peu près à la même date, dans son traité de « Science de Cour » à l’usage de l’honnête homme du temps, le Français Chevigny répond à la question : « Quels sont les Souverains qui possèdent l’Europe ? » en commençant également par les trois Empereurs, dont (dans l’ordre !) « l’Empereur de Constantinople ou d’Orient (alias le Grand Seigneur ou le Grand Turc), l’Empereur d’Allemagne et le Czar de Moscovie. » Ainsi le sultan est-il placé sans réserve parmi les souverains européens, voire même en tête dans le deuxième cas, comme successeur des Empereurs byzantins. Cet ouvrage dit d’ailleurs le plus grand mal des ces derniers, si chargés de péchés et de crimes atroces, que Dieu en sa juste colère voulut les livrer à la fureur de leurs successeurs. Les compliments servis à Soliman II,… « un des plus grands princes de l’Europe », s’appuient sur une forme assez voisine de jugement de Dieu, dans la mesure où ce fut « la division des princes chrétiens causés par la séparation de Luther, [qui] lui donna les moyens de faire des conquêtes. »

L’adoption « européenne » de l’Empire ottoman s’étend même au domaine religieux. Pour reprendre les deux ouvrages précités, l’allemand nomme « quatre principales religions en Europe : la catholique, la protestante, la grecque (orthodoxe) et la mahométane. » Le français n’en annonce que trois « principales » (les confessions chrétiennes), mais fait mention additive de la mahométane, propre aux Turcs et aux Tatares. Certes, maints auteurs, tel l’abbé géographe Le François (1758) restent dans une ligne traditionnelle : « [Les Turcs] traitent les chrétiens avec une hauteur & une dureté extrêmes », mais la tolérance dont ils bénéficient est communément reconnue et décrite dans ses formes institutionnelles.

Le problème confessionnel a en tout cas cessé de faire obstacle à la coupable alliance – impium foedus – de princes chrétiens avec le Grand Seigneur. « Ce prétendu problème n’est pas d’un siècle philosophe tel que le nôtre », peut-on lire dans le Dictionnaire universel de J.B. Robinet, paru en 1777. La pratique lui donne raison, même si là aussi la théorie accuse parfois un peu de retard : à date plus tardive, le Droit des gens de G.-F. Martens, considèrera en la matière l’Empire ottoman comme moins européen… que les jeunes États-Unis.10

S’agissant de la forme de gouvernement, le despotisme ottoman demeure évidemment réfractaire aux catégories de Montesquieu, mais on souligne volontiers, pour citer « l’Encyclopédie », les limites factuelles, de ce « monarque despotique », qui, au gré des humeurs prétoriennes ou religieuses, « passe du trône au fond d’un cachot, si on ne l’étrangle pas tout de suite. » Et on trouve à ce despotisme une autre application, incontestablement européenne, au titre de la Moscovie.

Les Turcs ne sont davantage formellement frappés d’exclusive ethnique. Soit qu’on leur accorde, comme le géographe Gatterer en 1789, le brevet de « plus récent peuple d’Europe », soit plus généralement qu’on laisse au mot « turc » un sens (abusivement) ouvert. Furetière était allé jusqu’à écrire : « On appelle généralement Turcs tous les sujets du Grand Seigneur, que le peuple appelle le Grand Turc. » Cette définition fausse pouvait s’adapter à au melting pot ethno-confessionnel de la Turquie d’Europe, mais c’était tout de même faire bon marché de ses composantes chrétiennes. Et beaucoup de textes ultérieurs suggèrent que l’Occident ne s’en sentait guère solidaire. Dans son petit « Tableau de l’univers » (1778), l’abbé d’Expilly observe que les « négociants étrangers se plaignent moins des naturels du pays (= « vrais » Turcs) que des renégats & de ceux qui ne sont pas musulmans ». Le plus grand géographe allemand du temps, Büsching, affichait aussi en 1767 sa piètre considération pour les « Turcs d’Europe », définis comme « un composé de Turcs originaires & de Chrétiens & Juifs apostats » ! Toutes données pondérées, l’image générale du monde turc n’en marquait pas moins une inflexion manifestement indulgente, bien traduite par le même auteur : « Les Turcs passent communément parmi les Chrétiens pour des barbares… mais ils ne sont pas aussi mauvais & terribles qu’on a voulu les dépeindre, au moins ceux d’aujourd’hui sont plus policés que leurs ancêtres. »

Réveil et révolte de l’Europe orthodoxe (XIXe–XXe siècles)

Ainsi atténué durant pendant quelques décennies, le hiatus culturel euro-turc va se réactiver au XIXe siècle,11 notamment par contre-coup de la révolte généralisée des Balkans.

Révolte en un sens paradoxale dans la mesure où elle survint à moment où plus que jamais la Turquie de l’Ère des Tanzimât (réformes) tendait à se mettre aux normes européennes. Au demeurant, le soulèvement balkanique a eu avant tout des ressorts nationaux, échappant à une problématique « européenne ». Les peuples concernés ont combattu dans une logique de « chacun pour soi », souvent avec autant d’âpreté les uns contre les autres qu’à l’encontre de leur ancien maître.

On ne saurait cependant méconnaître, surtout à l’origine, la part revenue à une certaine reviviscence transnationale de l’idée euro-chrétienne, chez ces « Grecs » qui durant des siècles en avaient plutôt laissé le flambeau aux « Latins ». La célèbre Hétairie, souvent associée au seul mouvement d’indépendance hellénique fut fondée à Odessa, en liaison avec des éléments serbes et roumains. Des Bulgares s’associèrent aux soulèvements serbe et grec. L’appel lancée en 1821 par Ypsilanti – depuis la Moldavie – s’adressait à tous les Chrétiens de l’Empire. De l’extérieur, l’idéologie de la Sainte-Alliance, encore que gênée par son légitimisme, se trouva quelque peu impliquée dans le mouvement, et au premier chef la Sainte-Russie revendiquant de longue date un rôle de protectrice de la Chrétienté orthodoxe. Les Puissances eurent enfin à compter avec leur opinion publique. On connaît l’enthousiasme philhellénique de l’intelligentsia occidentale, de Châteaubriand à Goethe en passant par Byron, qui le paya de sa vie, comme de nombreux volontaires.

Par la suite, le thème de la barbarie turque se trouva réactivé en maintes occasions à travers tout le XIXe siècle par les horreurs effectives (en partie bilatérales) ayant ponctué l’émancipation des Balkans : massacres de Chio (1822), qui inspirèrent Hugo et Delacroix, « atrocités bulgares » des bachi-bouzouk (1876), massacres de Macédoine (1903), autant d’évènements entretenant la survivance d’une conscience européenne exclusive de tout compromis avec le Croissant turc. La constitution roumaine de 1866 refusa la citoyenneté aux non-chrétiens. Et presque jusqu’à nos jours (pour autant que le problème de Chypre autorise à dire presque), l’idée d’une revanche de 1453 aura inspiré certaines attitudes au moins symboliques : le roi de Grèce Constantin Ier fut parfois – audacieusement ! – numéroté comme Constantin… XII, et en 1919 Franchet d’Espérey tint à entrer, monté à l’instar de Mehmet II sur un cheval blanc, dans Constantinople, « libéré » – très provisoirement du reste.

Le « grand écart » eurasien de la Turquie nouvelle

Au même moment, en effet, s’annonçait la révolution kémalienne, dont l’interprétation – européenne ou asiatique – reste complexe. Le mouvement « jeune turc » qu’elle prolonge, avait lui-même, lors de son arrivée au pouvoir en 1908, envisagé des issues différentes au déclin du vieil Empire. Solution proprement ottomane alors formulée par Enver Pacha : « Il n’y a plus désormais de Bulgares, de Grecs, de Valaques, de Juifs, de Musulmans. Nous sommes tous frères, tous égaux et fiers d’être Ottomans. » Une loi tenta même alors d’interdire les associations politiques empruntant leur objet ou leur titre à une race ou à une nationalité. Mais l’évident échec de cette tentative transnationale, boudée par les derniers sujets non-turcs de l’Empire, déjouée en Asie par la sécession de ses provinces arabes, et par la « solution » appliquée au cas arménien, tout vint infléchir les choses dans un sens national proprement turc. Et pourquoi, au fait, les Turcs auraient-ils été les seuls de ce qui restait de l’Empire ottoman à ne pouvoir revendiquer leur identité (on songe à la Russie émergeant la dernière de son armure soviétique, en emboîtant le pas aux Baltes et à quelques autres…).

D’évidence historique, ethnographique et géographique, l’idée nationale turque rejoignait celle d’un ressourcement asiatique, déjà amplement théorisée par le pan-touranisme de Z. Gökalp (1876–1924). Il est clair que le transfert de la capitale turque de Constantinople à Ankara, au centre d’un État redevenu presque exclusivement anatolien et expurgé par déplacement de populations de ses ultimes composantes grecques, replaçait la Turquie en Asie. Inversement, la laïcité officielle de la république kémalienne, son adoption de l’alphabet latin et du calendrier occidental (à dire vrai, très universalisés) et l’évolution générale de la Turquie contemporaine l’auront-elles pour autant rattachée à une nouvelle Europe déclinant de s’assimiler (selon l’expression-repoussoir récemment mise à la mode) à un club chrétien ? La question échappe à l’objet de ces lignes, limitées au rappel d’une histoire certes pendulaire, assortie de formes d’osmoses eurasiennes réelles, mais marginales à l’échelle du long et dur affrontement ayant opposé au Grand Turc les forces vives de l’ancienne Europe.

* Maître de Conférences honoraire à l’Université de Paris-Sorbonne.


  1. O. Duhamel, Chronique d’un Européen, Journal du Dimanche, 2 février 2003.
  2. R. Mantran (dir.), Histoire de l’Empire ottoman, 1989, et G. Castellan, Histoire des Balkans, XIVe–XIXe siècle, 1991, assurent le cadrage événementiel du sujet. Sous un angle plus conceptuel, on renverra notamment à la toute récente contribution de G. Poumarède, L’Europe de la Renaissance et l’Empire ottoman de la chute de Constantinople à la bataille de Lépante, in La Renaissance, Presses de Paris-Sorbonne, 2003. Ces lignes doivent beaucoup à A. Dupront, et notamment à son cours de Sorbonne, lointain mais resté remarquable, Europe et Chrétienté dans la seconde moitié du XVIIe siècle (CDU, 1958). Les présentes pages se sont pour l’essentiel affranchies de notes justificatives qui en auraient excédé le cadre : on les a limitées pour l’essentiel à référencer succinctement les textes d’accès les moins repérables (empruntés aux recès impériaux allemands).
  3. G. Poumarède, op. cit., p. 58.
  4. Recès d’Augsburg 1559 et 1582.
  5. Recès de Nuremberg, 1543.
  6. Recès de Spire, 1544.
  7. Recès de Ratisbonne, 1594.
  8. Décret impérial, 26 juin 1670.
  9. Recès de Nuremberg 1466, Augsbourg 1566, Ratisbonne 1567, décret impérial du 24 juillet 1663.
  10. G. Poumarède, op. cit., p. 74. et p. 95.
  11. R. Mantran, op. cit., p. 9 : « La vision (négative) passée du monde ottoman …régime de tyrannie, de cruauté , de violence … s’est établie sur des concepts créés surtout au XIXe siècle. »