Juillet–Septembre 2003

Notes de lecture

Dialogue islamo-chrétien à temps et à contretemps

Maurice Borrmans, Saint-Paul, Versailles 2002, 255 p., 18, 5 euros avec la collaboration éditoriale d’Annie Laurent

Ceux qui ont eu la chance d’avoir le Père Borrmans comme professeur savent combien il allie à la fois une érudition quasiment illimitée dans les différentes matières constituant les sciences islamiques, une rigueur scientifique implacable, une parfaite maîtrise de la langue arabe si complexe, un esprit de synthèse remarquable doublé d’une pédagogie capable de passionner ses étudiants. Sa réputation d’islamologue est internationale et n’est plus à faire. Mais il y a plus encore : tout en étant l’islamologue que l’on sait, il demeure passionné pour sa foi et ne néglige pas de travailler la théologie catholique, ainsi qu’il aime dire à ses étudiants : « Vous devez lire chaque jour au moins autant la Bible que le Coran. »

Ce livre est une compilation de conférences et d’articles, ordonnés par la complicité de Annie Laurent, en vue de cette édition. On y retrouve donc toutes les qualités de l’auteur décrites ci-dessus. Il faut souligner notamment les grandes synthèses qui nous sont offertes sur certains points vus par les musulmans : droits de l’homme, développement historique de la charî’a ou encore Jésus dans le Coran et la tradition islamique…, fort utiles pour ceux qui n’auraient pas le temps de lire des ouvrages plus complets sur ces sujets, tel le très intéressant « Jésus et les musulmans d’aujourd’hui » (Desclée, coll. « Jésus et Jésus-Christ », 1996) du même auteur.

La première partie donne des éléments pour mieux comprendre les points de vue des musulmans sur quelques sujets brûlants. Il en ressort effectivement qu’il faut se garder de trop grandes simplifications, tant le monde de l’Islam est traversé par des courants qui tiennent des positions nuancées sur tous ces sujets, voire qui s’opposent radicalement. Ainsi « religion et État » se déclinent différemment selon les courants et une certaine idée de la mission. Certains veulent appliquer tels quels les principes immuables de la charî’a et d’autres souhaitent des applications circonstanciées. Les divisions se font jour également à propos des fondements de l’éthique entre les tenants d’une loi naturelle et ceux qui la nient au profit de la seule loi divine positive. Nous est présentée aussi une version musulmane des droits de l’homme, avec encore le point d’achoppement de la charî’a. En clair, revient toujours le dilemme : faut-il islamiser la modernité ou moderniser l’Islam ?

Ce n’est pas le moindre mérite du Père Borrmans de montrer la réelle complexité du monde de l’Islam. Il s’agit en effet de ne pas se voiler la face devant la réalité objective, en prenant bien soin de ne pas projeter sur l’Islam ce que nous souhaiterions qu’il soit en fonction des préoccupations qui sont les nôtres à son égard. D’un autre côté, l’attitude chrétienne réclame la bienveillance pour tout homme quel qu’il soit. Saint Ignace de Loyola n’encourage-t-il pas à voir en l’autre le bien qu’il recèle ? Et avant lui les Pères de l’Église ne disaient-ils pas que tout ce qu’il y a de vrai chez les autres nous appartient en quelque mesure ? « In omnibus caritas », ce principe augustinien, fait « kephasien », traverse toute la deuxième partie du livre.

Cette partie nous entraîne à poser des jalons pour un difficile et laborieux dialogue avec les croyants de l’Islam. L’enthousiasme de l’auteur nous conduit dans des thèmes aussi divers que l’historique de la déclaration Nostra Aetate du concile Vatican II, la situation de l’Islam en Europe, des pistes pour un dialogue théologique et spirituel et finalement Jésus vu par les musulmans.

Malgré la présentation d’échanges intéressants avec les partenaires musulmans et tout ce qu’il peut apprendre à cet égard dans cette partie, le lecteur reste sur sa faim. Ce n’est pas l’auteur qui en est la cause, mais plutôt le sujet lui-même. La difficulté majeure réside dans l’identification du partenaire du dialogue. Le Père Borrmans l’avoue lui-même : « Laissées à leur libre initiative, les associations musulmanes d’Europe deviennent, de facto, le champ clos des luttes d’influence entre fondamentalistes radicaux, réformistes orthodoxes et modernistes libéraux, d’où la grande variété des positions doctrinales et des pratiques cultuelles » (p. 182). On en a l’illustration en France avec les luttes d’influence au sein de la toute nouvelle représentation officielle nationale du culte musulman. Avec qui dialoguer ? Pire, pour certaines tendances de l’Islam, le dialogue a-t-il un sens alors qu’un hadîth professe que « l’Islam domine, mais n’est pas dominé » ? Enfin, le dialogue ne reste-il pas cantonné dans les sphères intellectuelles universitaires sans atteindre le moins du monde les fidèles de la base ?

Toutes questions qui demeurent quand on a refermé cet ouvrage de synthèse remarquable, qui ne propose pas de conclusion mais, en annexe, le discours de notre pape Jean-Paul II s’adressant à 80000 jeunes musulmans marocains, le 19 août 1985 dans le stade de Casablanca. Événement singulier s’il en est, le Saint-Père, dans le profond respect de ses interlocuteurs, n’eut pas peur de dire notre foi chrétienne. Et si certains jeunes de ce soir-là, la grâce aidant… Notre espérance repose tout entière sur Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme, et sur sa grâce.

Philippe-Marie Airaud

L’Assassin et le Prophète

Guillaume Prévost, NiL éditions, Paris 2002, 380 p.

Des personnages typés, une intrigue policière bien menée, une histoire sentimentale (assez discrète) : tous ces ingrédients nous entraînent dans un roman passionnant. Ce qui intéressera pourtant le fervent lecteur de Kephas, c’est le contexte historique : en 6 après Jésus-Christ à Jérusalem.

L’auteur, un jeune historien, montre qu’il possède magnifiquement son sujet. En une pure fiction, il plante des personnages de l’époque et les fait se rencontrer. Philon d’Alexandrie est le héros principal : ce grand philosophe juif, issu de la diaspora d’Égypte, principale figure de ce qu’on appellera plus tard le moyen-platonisme, vient à Jérusalem pour la grande fête de Pâque. Bien malgré lui, il se trouve impliqué dans une série de meurtres et mène l’enquête. Nous croisons alors Jephté, chef du parti des pharisiens ; Gad, chef du parti des sadducéens et Grand’Prêtre du moment ; et tant d’autres.

Pour nous chrétiens, il est particulièrement intéressant de mieux connaître les us et coutumes du temps de Jésus. Ainsi sont décrits la ville et les lieux saints de Jérusalem, la vie quotidienne, la fête de Pâque et son grand pèlerinage, les rites du Temple, les coutumes et doctrines propres des pharisiens et sadducéens, la communauté des esséniens à Qumran… Sans compter une réelle érudition de l’auteur en matière d’Écriture Sainte : l’intrigue se noue autour du livre du prophète Michée.

C’est avec un certaine émotion que nous rencontrons Jésus, jeune adolescent de 12 ans. Mais précisément, il faut se défier de l’émotion. Reconnaissons d’abord à l’auteur une réelle sobriété respectueuse à l’égard de Jésus. Il est bien sûr tentant de resituer le Christ dans la période de son enfance pour compenser le silence des évangiles canoniques. Les apocryphes s’y sont essayé en leur temps, et l’Église n’a pas cru bon de les retenir comme véridiques et inspirés, bien qu’ils puissent véhiculer des vérités.

Chacun appréciera ou non ce Jésus enfant, qui semble avoir une claire conscience de son rôle messianique, mais qui ne laisse transparaître d’aucune façon sa conscience d’être Dieu le Fils. Peut-on demander à un historien d’aller jusque là ? Sur cette importante question théologique, mieux vaut consulter un théologien. Qu’il suffise donc de renvoyer à l’ouvrage du Cardinal Charles Journet : Entretiens sur l’Incarnation (Parole et Silence, 2002), particulièrement au chapitre où il traite des différents niveaux de science du Seigneur au cours de son enfance (p. 95–102).

Cette réserve faite, à laquelle on peut ajouter un saint Joseph un peu bourru, on est tenu en haleine du début à la fin de l’enquête, qui connaît un dénouement inattendu. Il n’est pas banal qu’un roman se termine par la longue citation d’un passage d’Évangile et offre la possibilité (hormis la fiction) d’en mieux goûter le contexte. Juste un petit conseil : n’ayez pas la faiblesse d’aller lire les toutes dernières lignes qui précèdent ce passage d’Évangile, mais gardez-les précieusement comme le couronnement de l’histoire, d’une grande subtilité, et d’un parfum tout évangélique…

Philippe-Marie Airaud

Louis XVI, le Roi bienfaisant

Jean de Viguerie, Éd. du Rocher, 440 p., 21 euros

Fin connaisseur du XVIIIe siècle, le Pr. Jean de Viguerie vient de publier une biographie de Louis XVI qui fera date.

Depuis plusieurs décennies, nombre de travaux ont su rendre justice aux qualités du Roi malheureux, à sa bonté, à son intelligence, à l’étendue de son savoir. Tout semblait avoir été dit ; et pourtant, la personnalité du Roi demeurait mystérieuse. Le mérite de Jean de Viguerie est d’avoir dissipé ce mystère. L’auteur tranche avec la légende noire de l’historiographie républicaine ; il tranche également avec les hagiographies maladroites proposées trop souvent par l’école royaliste. Il s’emploie avec bonheur à tenir égale la balance entre les indéniables qualités du prince et ses incontestables limites. Décortiquant avec soin les principes qui, après avoir imprégné son éducation, influencèrent ses idées politiques, le regard du Pr. de Viguerie permet de comprendre qui était Louis XVI.

Disciple de Fénelon, Louis XVI s’emploie à être un monarque bon et exemplaire, attaché à réformer les abus de l’administration. Il veut être un roi bienfaisant, un roi qui fait le bien, persuadé qu’il suffit à un roi d’être bon pour être un bon roi. Il est intelligent, cultivé, il parle plusieurs langues, connaît parfaitement l’histoire, la géographie, il se passionne pour les sciences. Néanmoins, son savoir demeure livresque. Une chose lui manque : personne ne lui a jamais appris l’art de commander aux hommes, pas même son grand-père Louis XV, qui avait probablement trop peu confiance en lui-même pour se risquer à donner des conseils à son petit-fils. Au contraire, durant toute sa vie, Louis XVI va se plaindre du « malheur d’être roi », confiant à son « cher Malesherbes » démissionnaire du gouvernement en mai 1776 : « Vous, au moins, vous pouvez partir ».

Convaincu que le Roi et la Nation sont deux réalités différentes, Louis XVI se montre, au début de son règne, contrairement à Louis XV, perméable aux idées nouvelles, nommant au ministère des hommes des Lumières, tels que Turgot, Malesherbes, Necker, Loménie de Brienne… Il y a chez lui une tension permanente entre un goût réel pour la modernité et un attachement profond à la tradition. Face à la Révolution, Louis XVI, qui, désormais, rejette la philosophie des Lumières, manifeste une grande lucidité.

Ainsi, a-il compris le caractère exceptionnel des événements révolutionnaires et leur nature profondément subversive. Il a jaugé la puissance de l’idéologie des Lumières et du patriotisme révolutionnaire. « Extrêmement subversives », ces forces le sont de part leur « nature utopique », remarque l’auteur. « Et l’on sait que l’utopie détruit ce qui est pour affirmer ce qui n’est pas, lui donnant l’apparence de l’être. »

Louis XVI a estimé, dès lors, le recours à la force inefficace, attendant que l’opinion ouvre les yeux et comprenne que le bonheur ne viendra pas de la nouvelle constitution. Inefficace, un tel recours à la force était d’ailleurs impossible tant les idées révolutionnaires, diffusées par les loges, avaient gangrené l’armée, polluant les rangs de la Maison militaire elle-même, comme le montrent les journées de juillet et d’octobre 1789.

Les épreuves de la Révolution vont renforcer la foi du Roi, l’élever au dessus de lui-même. Bon chrétien, Louis XVI s’était montré jusque là exact à remplir ses devoirs, sans plus. Sa piété était moins grande que celle de Louis XV. Il se convertit pendant l’hiver 1790–1791, au cours de la crise religieuse engendrée par l’application de la Constitution civile du Clergé. Après avoir ratifié la loi en août 1790, malgré la mise en garde vigoureuse que lui a adressée le Pape début juillet, il comprend la nocivité de la nouvelle législation. Et, si, en décembre 1790, il ratifie, à contrecœur, le décret relatif au serment des prêtres, il fera montre à partir du printemps 1791 d’une grande fermeté face aux attaques antireligieuses des révolutionnaires, se risquant à user de son veto constitutionnel pour protéger le clergé réfractaire.

Les révolutionnaires les plus avancés ne le lui pardonneront pas. Au cœur de la tourmente, le Roi ne voit d’autre salut qu’en Dieu ; pour racheter les fautes de son peuple, il se prépare au sacrifice. « Il domine aussi son malheur par son sacrifice », écrit le Pr. de Viguerie. Le Testament du Roi témoigne de cette volonté de sacrifice. Montant à l’échafaud, le Roi n’avait conservé sur lui que l’anneau du Sacre, symbole des liens mystiques qui l’unissaient à son pays. Et l’auteur de conclure : « En offrant sa vie en sacrifice à l’exemple du Rédempteur, il réalise parfaitement la vocation royale exprimée par son sacre. (…) On savait que le rite du roi exposé signifiait l’abnégation. Mais on ignorait qu’il signifiait aussi le sacrifice total et jusqu’au sacrifice de la vie. C’est le mérite de Louis XVI de l’avoir révélé. »

Écrit d’une plume vive, constellé de traits d’humour, l’ouvrage de Jean de Viguerie dresse un tableau pénétrant de la France de la fin de l’Ancien Régime, décrivant quelle fut la nature du combat que dut livrer celui qui, de Roi bienfaisant, sut devenir le Roi martyr.

Philippe Pichot-Bravard