Juillet–Septembre 2003

« Quis est ut Deus ? »

« Le rêve de Compostelle » Pèlerinage et culture : paradoxe ou défi ?

Humbert Jacomet*

– « Moi, évêque de Rome et pasteur de l’Église universelle, depuis Saint-Jacques de Compostelle, je lance mon cri d’amour vers toi, vieille Europe. Retrouve-toi toi-même, sois toi-même, redécouvre tes origines. Revivifie tes racines. Revis de ces valeurs authentiques qui ont fait la gloire de ton histoire… » Lorsqu’au mois de novembre 1982, sous une pluie battante, le pape jette cet appel insistant depuis le Finisterre de Galice, il ne fait aucun doute pour lui que les chemins de l’apôtre saint Jacques sont une vivante parabole de la façon dont a pu se tisser « l’identité culturelle de l’Europe ». Le pèlerinage à Compostelle n’est-il pas, à ses yeux, le symbole de « l’unité de l’Europe chrétienne » ?

Aussi ne faut-il pas s’étonner si, sept ans plus tard, le souverain pontife donne rendez-vous aux jeunes, non seulement de la « vieille Europe », mais des quatre continents, sur le Monte del Gozo, pour leur adresser la parole à l’endroit même où des générations de pèlerins découvrirent dans le scintillement de l’horizon les tours du sanctuaire tant espéré.

Le message qu’il leur délivre le 20 août, par une chaleur accablante, va droit au but. Il se fonde sur la méditation du texte que l’Église aime à relire, depuis plus d’un millénaire, chaque fois qu’elle commémore le martyre de l’apôtre, le 25 juillet. « Nous le pouvons », avaient hardiment répondu Jacques et Jean à la question de Jésus, surpris de leur audace : « Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? » (Mt 20, 22). Cependant, défiant ce que leur assurance pouvait renfermer d’orgueil, le Maître leur avait aussitôt tracé la voie : « Le Fils de l’homme n’est pas venu pour être servi, mais pour servir et donner sa vie en rançon pour une multitude » (Mt 20, 28). Fort de cet exemple, le pape s’exclame : « N’ayez pas peur d’être des saints ! C’est la liberté pour laquelle le Christ nous a libérés. (…) Chers jeunes laissez-vous gagner par lui ! »

En 1994, dans la réponse attentive aux questions de Vittorio Messori qu’il livre sous le titre « Entrez dans l’espérance », Jean-Paul II devait se souvenir des réserves que suscitèrent alors sa vision de l’Europe et la nouvelle évangélisation qui en est, à ses yeux, le corollaire. Mais il n’évoque la réticence des critiques que pour souligner la réceptivité des jeunes et leur attitude « extraordinairement chaleureuse » dans laquelle il vit comme un « signe » avant-coureur de l’effusion de grâces du Jubilé qu’il a été donné à l’Église de vivre, comme une Pentecôte, au seuil du troisième millénaire.

À dire vrai, les analyses rassemblées dans le recueil intitulé « Le rêve de Compostelle », paru en 1989, visent moins le charisme d’un pèlerinage que le pape regarde pourtant comme « un des points forts qui favorisèrent la compréhension mutuelle des peuples européens si divers » que la possibilité, jugée très hypothétique, de « restaurer une Europe chrétienne », dans un monde en pleine effervescence, pour lequel le christianisme n’est tout au plus qu’un courant de l’histoire. Comment construire l’Europe d’aujourd’hui sur un principe unique, alors qu’elle est si multiple dans ses origines comme dans ses composantes ?

Toujours est-il qu’à tort ou à raison, dès 1987, le Conseil de l’Europe proclamait « les Chemins de Saint-Jacques, itinéraire culturel européen ». Plus récemment, le Comité du Patrimoine mondial de l’UNESCO a inscrit ces mêmes chemins au patrimoine de l’humanité lors de sa XXIIe session tenue à Kyoto du 30 novembre au 5 décembre 1998. On ne peut rêver plus éclatante promotion, même si les hautes instances culturelles ont sans doute moins rendu hommage aux chemins eux-mêmes qu’aux monuments qui les jalonnent. Il n’est donc pas superflu de s’interroger, à propos de Compostelle, sur la signification que peut avoir le pèlerinage chrétien dans la construction de l’Europe et le choix des valeurs qui la constituent.

1. Paradoxe du pèlerinage

– Une coquille vide ?

Il n’échappe pas à l’observateur un tantinet averti qu’au moment même où les chemins de Saint-Jacques reçoivent à titre de paradigme la consécration internationale qui leur vaut d’être placés sous les feux de l’actualité, ces mêmes chemins achèvent de se vider de tout contenu spirituel substantiel. La littérature qui leur est consacrée est généralement décevante, qu’il s’agisse de la prolifération des guides de voyage ou du genre florissant des récits de pèlerinage. Les chemins sont prétexte à évoquer tout sauf ce qu’ils sont ou ont été. S’ils restent un thème porteur, ils le doivent à la réserve d’émotions exotiques qu’ils suscitent encore, mais pour combien de temps ?

Curieusement, le succès même de Saint-Jacques tient au profond sommeil dans lequel son pèlerinage est tombé et à l’excitation provoquée par le réveil de cette marche séculaire vers un Finisterre oublié. C’est son excentricité même et sa marginalité qui font que Compostelle semble renaître de ses cendres, là où tant d’autres pèlerinages historiques, comme Rocamadour ou La Sainte-Baume, ont apparemment vécu. La rançon de cette réussite est le risque que courent les chemins de Saint-Jacques d’être vendus au détail, comme un produit labellisé d’essence touristique. Or le tourisme n’est-il pas la négation du pèlerinage, même si le touriste est souvent un pèlerin qui s’ignore ?

La cause profonde, non de la désaffection de chemins qui connaissent au contraire un prodigieux regain de fréquentation, mais de l’inquiétante déshérence culturelle dont ils témoignent, tient curieusement à ce que l’histoire, – du moins l’histoire officielle ou celle qui se prétend telle, en France , sollicitée par d’autres aventures, s’est progressivement détournée de Compostelle, dont il est à craindre qu’elle ne soit qu’une coquille vide. Après avoir été portés aux nues, il y a un siècle, comme vecteurs de la diffusion de l’art roman et de la littérature épique, sous l’empire d’une vision poétique entachée de romantisme, les chemins de la Foi s’essoufflent.

L’on assiste au reflux progressif de ce mythe créateur et les pèlerinages, quel qu’ait pu être l’élan des croisades, se voient cantonnés à un rôle de plus en plus modeste. Le flot des foules immenses et béates cède la place à un cortège discontinu de visites dont les pieuses motivations apparaissent bien contestables aux plus soupçonneux d’entre les historiens. Pour ce qui touche Compostelle, on est bien près du moment où, dans l’incapacité de trouver un quelconque poids historique à cette aventure périmée, il ne restera plus à l’envisager que comme une vue de l’esprit ou une illusion née des nostalgies du XIXe siècle finissant.

Ce constat est peut-être moins surprenant qu’il n’y paraît. D’excellentes histoires de l’Église n’ont pas un mot pour Compostelle. Cette radicale pauvreté humaine du pèlerinage, qui désespère tant l’hôtelier contemporain, – car à la différence du touriste qui consomme, le pèlerin, lui, ne dépense rien ou trop peu –, un proverbe galicien la dénonçait sans équivoque : « À quoi bon des pèlerins si ce n’est pour apporter puces et poux ». Le pèlerinage serait-il davantage une charge qu’une source d’enrichissement ? Mais d’où viennent en ce cas, objectera-t-on, la prospérité des sanctuaires et l’épanouissement de l’art qui semble avoir fleuri comme par enchantement sur les pas des pèlerins ? Propagande bien entendue, car l’or et l’encens flattent les sens et éblouissent les simples.

– Aux antipodes : pèlerinage et monachisme

N’en est-il pas en vérité, du pèlerinage comme du monachisme ? Dans leur essence religieuse, puisqu’ils apparaissent comme les formes les plus extrêmes de la quête de Dieu et du Sacré, l’un et l’autre sont fuite du monde, renoncement à ses prestiges, même si la rupture est temporaire dans un cas et définitive dans l’autre. Mais là où la vie sédentaire et communautaire du cénobite s’avère, à son corps défendant, productrice de biens économiques et intellectuels, la vie errante et précaire du pèlerin réclame au contraire assistance et sécurité. Si bien que l’un est en creux ce que l’autre est en positif. De fait, la richesse que l’on admire sur les routes de pèlerinage est moins celle des pèlerins que celle des églises et des couvents.

Quant au sanctuaire, but du pèlerinage, comment ne pas voir qu’il fonctionne comme un miroir aux alouettes ? Dans le cas de Compostelle, il doit bien davantage sa fortune aux confortables revenus que lui procure la province ecclésiastique qui a récompensé son élévation au rang d’archevêché, ou à la rente que lui assure le prestige de son apôtre, tant que celui-ci est révéré comme patron et céleste défenseur des Espagnes, qu’aux dons incertains que lui octroient petits et grands. Le pèlerinage a donc un coût. Qu’il se révèle soudain socialement inutile voire nuisible, car source de libertinage et de coupable oisiveté, ses jours sont comptés. Lorsqu’à partir du XIIIe siècle, de citadines universités prennent le relais du scriptorium monastique dans l’élaboration et la transmission du savoir, n’assiste-t-on pas au lent et irrémédiable déclin du cénobitisme, dont les richesses sont, de surcroît, régulièrement ponctionnées par les puissances qui l’ont fait ce qu’il est ? Cluny s’enfonce dans la grisaille et Cîteaux périclite.

La vitalité économique est ailleurs, dans les villes, aux mains des bourgeois, où se fixent les ordres mendiants, qui se font en quelque sorte pèlerins permanents, à domicile. À bien y regarder, le pèlerinage médiéval et le monachisme qui, si différents soient-ils, nourrissent de secrètes correspondances, pourraient bien apparaître comme le produit et, pourquoi pas, le fruit d’un certain état de la société, dont ils reflètent l’instabilité par leurs excès même. N’ont-ils pas été rendus possibles, l’un comme l’autre, par ce qu’ils en ont reçu ? D’un côté, donations et aumônes fondent la richesse des moines tout en assurant la survie des pauvres, tandis que, de l’autre, le respect et la protection issus du consensus établi autour d’un certain ordre qui confère idéalement à la prière une place privilégiée, – en vertu, paradoxalement, du rôle éminemment social qu’on lui reconnaît –, confortent les institutions qui en découlent : abbayes, collégiales, hôpitaux, léproseries, etc. C’est bien parce que le lien de ces institutions avec le monde médiéval était étroit qu’une fois celui-ci métamorphosé par la modernité, la société éclairée par les Lumières de la Raison s’est reconnue le droit de les supprimer, au nom de l’émergence de valeurs jugées supérieures et d’une plus grande efficacité sociale.

– L’aspiration européenne ?

C’est pourquoi, il n’est pas si étrange que le monde contemporain, si laïque ou profane soit-il, revendique comme sien le double héritage du monachisme et du pèlerinage. Que saint Benoît soit reconnu patron de l’Occident et les Chemins de Saint-Jacques « itinéraires culturels européens », n’est dans cette perspective nullement contradictoire avec le fait que la bienfaisance ou la solidarité aient supplanté la charité et que le travail se soit substitué à la fainéantise, dès là que certaines formes de dévotions étaient perçues comme abusives et rétrogrades. Après tout, les vertus dont le Conseil de l’Europe crédite les chemins de Saint-Jacques, dans sa déclaration officielle, « le sens de l’humain dans la société, les idées de liberté et de justice et la confiance dans le progrès », ne sont-elles pas le reflet d’aspirations dont, à un moment donné, le pèlerinage et le monachisme ont pu être les propagateurs en raison même du fait qu’ils incarnaient alors une plus haute idée de l’homme et de sa liberté. Même la tradition d’hospitalité chère au monachisme et « la compréhension mutuelle » entre les nations européennes, invoquée le pape, peuvent à bon droit être reconnues comme des idéaux que la société a elle-même insufflés à des institutions qu’elle a précisément favorisées dans ce but.

À une époque où l’on prône la vertu éducative des loisirs culturels, il est donc heureux en somme de voir encouragée la « revitalisation » des chemins de Saint-Jacques, exaltés à proportion de leur valeur « hautement symbolique dans le processus de construction européenne », si reconnaissance de ces chemins n’exclut évidemment pas d’autres itinéraires culturels. La « voie de monseigneur saint Jacques » ne s’offusque pas de frayer avec la route des Vikings ou de l’ivoire, et bien d’autres itinéraires réellement remarquables. En agissant de la sorte par la voix de ses plus hautes instances, la société occidentale ne fait que prendre possession de son bien en vue d’affermir sa durée, car, ainsi qu’elle le conçoit elle-même, son « identité culturelle est aujourd’hui comme hier, le fruit de l’existence d’un espace européen chargé de mémoire collective et parcouru de chemins qui surmontent les distances, les frontières et les incompréhensions ». En accueillant à son tour le « rêve de Compostelle » dans le patrimoine de l’humanité, l’Unesco ne fait que sanctionner la portée universelle de l’exemplarité de ses chemins, reconnue à travers les monuments qui l’incarnent dans le temps et l’espace, quelque soit leur hétérogénéité.

– Un discours périmé ?

On comprend dès lors l’irritation qui peut naître dans certaines consciences chatouilleuses à la lecture des propos tenus par le Souverain Pontife. Ceux-ci ne peuvent paraître que doublement déplacés. Au moment où la mémoire de Compostelle, dépouillée de ce que son histoire peut avoir de contingent et de contestable, – saint Jacques n’est-il pas un incorrigible matamore ? –, accède à la dignité de mythe fédérateur, pourquoi ranimer la flamme d’un pèlerinage aboli dans ce qu’il a justement d’obsolète, et vouloir river l’Europe aux racines d’une chrétienté qui a de toute évidence vécu et mal vécu ?

Un tel discours ne peut que susciter la contradiction et éveiller le malaise. Pourquoi ? Parce qu’il heurte profondément ce qui est l’aspiration et la revendication majeure de la culture contemporaine, à savoir sa prétention à l’autonomie fondée sur la raison et le libre arbitre. En clair, la civilisation moderne, qu’elle soit européenne ou mondiale, entend ne dépendre que d’elle-même. Étant parvenue à l’âge adulte, elle ne souffre pas qu’on puisse insinuer qu’elle trahirait des idéaux qu’elle n’a tout d’abord ni acceptés ni intégrés, et qui sont, du reste, irrecevables, dès lors qu’on prétend les lui imposer au nom d’un absolu qui lui est étranger. La société européenne peut bien s’avouer intrinsèquement chrétienne, ou se reconnaître indissociablement païenne et chrétienne, elle ne saurait admettre, cependant, d’être jugée ou régie par des normes transcendantes, comme si les reproches que lui adresse sa conscience ne lui étaient pas un calvaire suffisant.

2 – Signe de contradiction

– La pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs

La friction ne tient pas ici à la maladresse des mots ou à une irréductible différence de psychologie, fruit amer de la désolante « polonéité » du pape. Elle est si profonde qu’elle plonge au cœur de ce qui constitue la réalité de l’homme comme tel. La culture contemporaine peut bien concevoir le génie du christianisme. Elle est même capable de discerner dans la figure du Christ le plus bel accomplissement moral possible. Ce qu’elle ne peut viscéralement pas admettre, c’est que le christianisme puisse être autre chose qu’un idéal. Qu’il ose se présenter comme la « nouvelle » inouïe de la venue du « Fils de l’homme », lui est insupportable. Car si tel était le cas, il lui faudrait à jamais renoncer à son autosuffisance. En clair, l’Incarnation et sa séquelle historique qu’est le mystère de l’Église, opposent un défi permanent à l’autonomie de l’homme entendue comme la plus belle conquête de la civilisation, celle qui fait de lui « une force qui va ». Si l’évènement que chante Noël est autre chose qu’un belle espérance, s’il est vrai que Dieu a visité la terre pour ressaisir sa créature et l’attirer à lui, l’homme ne peut décidément plus être à lui-même sa propre fin. Il est radicalement arraché à sa solitude métaphysique, mère de tous les égoïsmes, et à la plus inexorable de ses limites que sont la souffrance, la maladie et la mort.

L’on conçoit aisément ce que pareil déracinement peut avoir de bouleversant, dès lors qu’il suppose de reconnaître l’incapacité radicale pour l’homme de se sauver par lui-même. Jésus ne l’a-t-il pas dit : « Sans moi, vous ne pouvez rien » (Jn 15, 5) ! Et quel remède a-t-il inventé, celui de se donner et, qui plus est, de se faire au propre et au figuré la nourriture de l’homme, de tout homme ! « Comment un homme peut-il donner sa chair à manger », objecte la foule qui écoute Jésus. « Ces paroles ne sont-elles pas dures à entendre ? » (Jn 6, 48–60) Se tournant alors vers ses disciples, Jésus leur demande : « Voulez-vous partir, vous aussi ? » C’est l’expérience cuisante que fera à son tour saint Paul, à Athènes, sur l’Aréopage : « scandale pour les Juifs, folie pour les païens » (1 Cor 17, 25) ! Si Dieu est Dieu, comment peut-il s’abaisser jusqu’à l’homme ? Et s’il l’a fait, qu’est donc l’homme pour que Dieu s’attache à lui jusqu’à la folie et l’horreur de la Croix ?

Pour le successeur de Pierre, qui a reconnu en Jésus « le Fils du Dieu vivant », celui qui a « les paroles de la vie éternelle » (Jn 6, 67–68), il est clair que l’évènement de l’Incarnation est la clé de voûte de l’histoire humaine. À ses yeux, le Christ représente le progrès absolu vers lequel l’homme doit tendre de toutes ses forces sous peine de passer tragiquement à côté de sa vocation et de son avenir, qui est d’entrer par le Fils dans la communion du Père. Et si c’est l’Église, dont il est le pasteur universel, qui a l’écrasante responsabilité de communiquer cet évènement au monde, quelles que soient son indignité et sa faiblesse, il ne peut mieux faire que de parler à temps et à contre temps.

Élever sa prière depuis Compostelle qui vénère la mémoire de Jacques le Majeur, l’un des témoins de la Révélation du « Fils de l’homme », n’est après tout pas mal avisé, car quelque soit l’impact historique réel de son pèlerinage millénaire, un fait demeure qui est tout simplement celui de son existence.

La vision humaniste

C’est donc à la lumière de l’Incarnation qu’il convient de se demander ce que peut être le levain d’une culture chrétienne, si modeste soit-elle, et si ce levain est compatible avec l’idée que le monde contemporain a de lui-même, dès lors qu’il prétend s’ériger en système auto-normé. Le pèlerinage, en raison de sa marginalité, peut donner du grain à moudre. On a vu qu’il n’est aucune des vertus humaines qui rendent possible son accomplissement qui ne puissent être légitimement revendiquées comme faisant partie intégrante du patrimoine de la culture humaine, ni l’esprit d’entraide, ni l’hospitalité, ni même la persévérance à l’égard du vœu prononcé.

De fait, le pèlerinage est à l’image de toute une société, puisqu’il ne met pas seulement en cause le pèlerin, mais aussi ceux qui l’entourent, que ceux-ci s’offrent à faciliter sa démarche ou qu’au contraire leur indifférence l’accule à l’héroïsme. On concèdera même que ces vertus peuvent être animées du dedans par une foi qui est une espérance en l’avenir de l’homme. Le pèlerin ne cherche-t-il pas obstinément une guérison à sa misère ? Ces caractères se sont sans doute affirmés au sein d’un monde inspiré par le christianisme comme a pu l’être la société médiévale dans son ensemble, mais on n’est pas surpris de trouver des traits communs entre le pèlerinage chrétien et ceux que connaissent d’autres cultures, y compris l’antiquité classique et païenne. Ces constatations autorisent, du reste, à croire à une certaine communauté d’aspirations à l’intérieur du genre humain, manifestée à travers les différentes religions, parenté qui légitime, comme on l’a vu, l’exemplarité du fait compostellan, reconnue par l’Unesco.

Cette vision humaniste, légèrement teintée d’idéalisme, n’est d’ailleurs pas incompatible avec les consignes données par le Conseil de l’Europe en matière de revitalisation des chemins de Saint-Jacques, puisqu’on peut la considérer comme le terreau qui a favorisé l’éclosion de cette singulière constellation de monuments, dont la plupart sont des ponts, des hospices et des églises. Il est remarquable, cependant, de voir évacué d’emblée le référent essentiel qui est le fait même du pèlerinage. En encourageant l’« identification et la signalisation » des chemins de Saint-Jacques, le Conseil de l’Europe n’aurait-il vraiment en vue que le développement de la randonnée et du tourisme culturel ? Il est vrai que ce n’est pas rien et qu’il faut rendre hommage à cette pacifiante œuvre d’oxygénation et de mémoire.

Laïque dans son esprit, la culture contemporaine n’entend se compromettre avec aucune tradition religieuse, même si elle ne méconnaît pas plus l’héritage des religions que la légitimité de la quête de Dieu qui a sa justification philosophique. « Qu’est-ce que la vérité ? » avait interrogé Pilate, sur un ton qui n’est pas nécessairement désabusé. On comprend que, mues par la prudence, les autorités se contentent, par souci d’équité autant que d’équilibre et d’indépendance, de circonscrire pareille question dans l’intimité de la sphère privée, au sein du for intérieur, hors de tout débat publique et politique. Cela n’empêche pas Dieu d’avoir ses adeptes dans le secret des cœurs.

Reste que, s’agissant de Compostelle, le pèlerinage se voit irrévocablement conjugué au passé. De Saint-Jacques, le monde actuel retient le symbole généreux de la coquille dans les digitations de laquelle il admire une préfiguration du rayonnement stellaire de l’Europe. Il ignore apparemment le sac de la pénitence et le bourdon de la foi, qui sont, cependant, les insignes lourds de sens qui balisent la route du pèlerin. Cette ignorance est d’autant plus paradoxale que cet humble bâton et ce pauvre sac constituaient toute la richesse du « marcheur de Dieu », qui allait ainsi léger, libre d’entraves, alors que l’homme contemporain peine durement sous le poids du confort qu’il promène dans son havresac. C’est que pour le pèlerin, on avait multiplié havres et hôpitaux, même si la paillasse y était aussi dure que le pain.

Irréductibilité du pèlerinage

Le fait est que le pèlerinage, en terre chrétienne, a progressivement constitué sa propre culture à partir du rituel de la bénédiction qui se met en place au cours de la période carolingienne et, sans doute, dès avant. Fortement marqué par le contexte pénitentiel, il s’en émancipe peu à peu jusqu’à devenir une vivante parabole de la vocation du chrétien. Il s’humanise en se reconnaissant à travers la figure du Christ pèlerin apparu aux disciples désemparés, sur le chemin d’Emmaüs. Dans le cas de saint Jacques, l’osmose entre l’apôtre et le Christ, venu en « étranger » dans ce monde, est si totale qu’il finit par incarner dans sa personne l’appel de son lointain sanctuaire en même temps qu’il s’identifie au chemin qui y conduit et qui devient par là-même « la voie de saint Jacques ». Dans aucune autre religion, le fait pèlerin n’atteint à une telle singularité, de sorte que l’on est fondé à reconnaître dans cette personnalisation de la rencontre, un trait particulier à la culture chrétienne d’Occident.

L’apôtre, témoin de la Transfiguration et de la Résurrection du Christ, qui convoque ses pèlerins au Finisterre de Galice, laisse déchiffrer l’énigme de sa présence comme l’accomplissement de la mission évangélique contenue dans cet appel : « Vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre – et usque ad ultimum terrae » (Ac 1, 8), verset dont la vie de saint Jacques comme l’odyssée de ses reliques semblent l’exacte réplique. L’ultime justification de son culte à Compostelle tient dans la simple phrase autrefois inscrite sur le phylactère qu’il tient au Portail de la Gloire : « Misit me Dominus », écho manifeste à l’évangile de saint Jean : « Comme mon Père m’a envoyé, moi aussi Je vous envoie » (Jn 17, 18), ce que le Liber Sancti Jacobi exprime à sa manière, en empruntant au prophète Isaïe cette formule lapidaire : « Posui te in lumen gentibus, ut sis in salutem usque ad extremum mundi. » (Is 49, 1–6). C’est ainsi que Jésus avait promis à ses disciples qu’il les ferait « pêcheurs d’hommes » (Mt 4, 19).

Dès lors, le sens véritablement chrétien du pèlerinage à Compostelle se découvre dans le visage de l’apôtre qui en est l’inventeur. De même qu’en acceptant le martyre, Jacques se fait serviteur de celui qui a dit : « Je suis le chemin, la vérité et la vie, nul ne va au Père que par moi » (Jn. 14, 6), de même, en offrant à la vénération ses pauvres reliques et en assumant ses chemins, il devient le serviteur de ses pèlerins, par quoi il faut entendre qu’il se constitue leur protecteur et leur avocat non pas seulement sur la route, en vertu de ses miracles, mais au jour du Jugement. Plus simplement, par l’attirance qu’il exerce, Jacques le Majeur devient pour ceux qui l’aiment et le suivent jusqu’au bout, la voie qui les mène au Christ. À travers lui, retentit un appel identique à celui dont Jean-Baptiste s’est fait l’écho : « Préparez dans le désert les chemins du Seigneur » (Mc 1, 1–6). C’est ici que l’aspect pénitentiel du pèlerinage prend tout son sens. Le pèlerinage n’est expiation et purification que parce qu’il est mort au monde et marche pour Dieu, c’est-à-dire renoncement au bruit et accueil de la grâce.

– L’appel au dépassement

Ainsi le pèlerinage a-t-il une valeur propre au sein de la culture chrétienne qui est elle-même une interrogation attentive et une communion effective au mystère du Salut donné en Jésus-Christ. Dans cette perspective, l’appel clamé depuis le Mont de la Joie, en 1989, se comprend mieux : « N’ayez pas peur d’être des saints ! C’est la liberté pour laquelle le Christ nous a libérés ». Car qu’est-ce qu’être saint sinon aspirer à brûler de la vie du Père que le Christ communique, en buvant à pleine gorge l’eau du baptême vivifiée par l’Esprit qui seul peut inspirer un désir aussi fou, puisqu’il n’y a que Dieu qui soit saint, et même trois fois saint ? De quelle eau et de quel autre vin, le pèlerin pourrait-il se désaltérer ? Les pèlerinages, comme les jubilés qui les animent périodiquement, afin d’étendre leurs bienfaits à l’Église entière qu’ils irriguent d’une circulation continue de grâces, ont un sens proprement eschatologique, et c’est singulièrement le cas de celui de Saint-Jacques.

Tel est le charisme du pèlerinage, dès lors on entrevoit que le « saint voyage » des anciens auquel convie le pape, expose à tout autre chose qu’à un dépaysement touristique et culturel, si enrichissant soit-il. Si la vertu du pèlerinage est de préparer dans le désert la venue du Seigneur, on mesure soudain à quel point le propos du Souverain Pontife est anachronique dans tous les sens du terme. Au regard de la culture de notre temps, pareille aspiration est tout bonnement à ce point insensée qu’elle ne peut apparaître que comme une provocation ou un défi.

3. Le défi chrétien

– Si tu savais le don de Dieu…

La question essentielle, en ce qui regarde l’homme, est posée par la Genèse. Elle tient en ceci : L’homme est-il oui ou non créé à l’image de Dieu (Gn 1, 26) ? Dans le contexte biblique pareille assertion signifie que l’homme échappe à l’emprise de la nature qu’il est invité à dominer de son intelligence, tandis que son cœur est réservé à Dieu en qui seul il peut trouver le bonheur. Tout autre attachement est abominable à Yahwé et relève de l’idolâtrie, c’est-à-dire du détournement ou de la captation indue des dons de Dieu. Si la Loi et les Prophètes ont guidé Israël sur cette vertigineuse ligne de crête, il reste que la réponse à cette question n’est ultimement révélée que dans le Christ. L’image inscrite en creux dans les entrailles de l’humanité par la Genèse, n’est pleinement réalisée qu’en Jésus-Christ. Par lui, non seulement l’homme est réconcilié avec le Père, mais il est définitivement uni à Lui, parce qu’introduit dans l’intimité de son être qui est Trinité féconde (Col 1, 19–20).

Quelle exaltation ? Dès lors il ne saurait y avoir de culture chrétienne digne de ce nom qu’issue des cinq plaies du Christ en Croix. Car, par sa Passion librement consentie, Jésus a imprimé à jamais son visage au cœur de l’homme. « Quand je serais élevé, j’attirerai tout à moi » (Jn 12, 32). La conviction du Saint-Père est que la Croix rédemptrice, qui est l’arbre de vie, est si profondément entée dans le mystère d’iniquité du monde qu’elle ne peut être évacuée de l’histoire. Ignorer la Croix, c’est-à-dire la venue du « Fils de l’homme », « Verbe de Dieu », c’est rendre absurde et incompréhensible le drame de toute existence.

Or ce drame est justement la pierre d’achoppement de toute culture dès qu’elle n’accepte d’autre fin qu’elle-même. En effet, l’avènement prometteur de la civilisation que célèbrent les différentes sociétés, fut-ce celle des loisirs, ne justifie jamais les sacrifices exigés de l’homme, puisqu’en tout état de cause, son bienfait ne profite qu’au petit nombre d’individus capables d’en jouir. Le Christ se pose d’emblée sur un tout autre terrain. En effet, il rend grâce au Père d’avoir révélé aux humbles ce que la superbe des orgueilleux leur dissimule habituellement (Mt 11, 25). En outre, le don de Dieu qui est sans mesure, est absolument gratuit, d’où l’injonction faite aux apôtres : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement. » (Mt 10, 8) Ce don qui est la vie, n’est pas de l’ordre de l’avoir mais de l’être (cf. Jn 4, 10–14). Ce n’est pas que ce qui relève de la consommation et du superflu ne soit pas nécessaire à l’homme, mais il existe ici une priorité absolue : « Cherchez d’abord le Royaume et sa Justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît. » (Mt 6, 33)

Comme le déclare Jean-Paul II : « Exclure le Christ de l’histoire de l’homme est un acte contre l’homme… L’histoire de tout homme s’accomplit en Jésus-Christ. En lui elle devient une histoire de salut. » Or n’est-ce pas là ce que feint d’ignorer la culture contemporaine ? N’entend-t-elle pas tout simplement se passer du Christ sur lequel elle observe un silence pudique, rompu, il est vrai, par d’innombrables voix ? Comme Pierre interrogé par la servante, dans la cour du prétoire, elle répond avec une déconcertante sérénité : « Non, vraiment, je ne connais pas cet homme. » (Mt 27, 74) Or la question est là : qui choisir ? Pierre pardonné et affermi dans la foi a fait ce choix pour l’Église et tous les hommes de bonne volonté, avec Jacques, Jean et les autres apôtres, car, ressuscité, le Christ appartient à tout homme. Il est désormais au cœur de l’humanité de l’homme (cf. Rom 6, 9).

Une culture incarnée

La culture chrétienne, inspirée par la venue du « Fils de l’homme », qu’elle n’invente pas puisqu’elle la reçoit comme la « Bonne Nouvelle » à répercuter jusqu’aux extrémités de la terre, est essentiellement théologie, méditation de la promesse et des merveilles accomplies par Dieu. Elle s’enracine ici dans l’Histoire Sainte, dont elle est la suite. Plus intimement, puisqu’elle reconnaît en Jésus-Christ le visage du Père, cette culture qui est religion et foi, en ce sens qu’elle est participation gratuite au mystère de Dieu, se manifeste par les actes du culte rendu à son Père par le Christ intronisé Grand Prêtre des biens à venir (He 9, 11). La vie du chrétien ou de l’Église, ce qui est la même chose, est sacramentelle. Elle est louange et liturgie, c’est-à-dire service et célébration de l’amour unique répandu parmi les hommes, « afin qu’ils reconnaissent que tu m’as envoyé », dit le Christ, « et que Toi et Moi nous ne sommes qu’un » (Jn 17, 21). Ce culte, qui est anticipation de la vie future, n’a d’autre finalité que de perpétrer ou d’impétrer « la gloire de Dieu et le salut du monde ». C’est dire qu’il est essentiellement l’affaire de l’homme. Il ne procède pas de la nature ou du système du monde, mais de l’homme, car « la gloire de Dieu, ce n’est pas l’homme mort mais l’homme vivant », à jamais, en Jésus-Christ, comme le dit saint Irénée.

L’incarnation exige donc de prendre l’homme, et, partant, la vie et le monde, infiniment au sérieux. En épousant la condition humaine « jusqu’à la mort et à la mort sur une croix » (Phil 2, 8), c’est bien tout l’homme jusqu’au tréfonds de sa misère et de sa déréliction que Jésus sauve et rachète. Il n’y a désormais pas d’abîme si vertigineux creusé par la haine et l’injustice, où l’homme puisse sombrer qu’il n’y trébuche sur le Christ. Jésus est descendu aux enfers chercher Adam, et, en lui, toute l’humanité. Quand bien même l’homme serait tenté de fuir et de se réfugier dans l’horreur qu’il subit mais qu’il a aussi le pouvoir de déchaîner, pour y trouver une ultime raison d’accuser Dieu en refusant la grâce du Salut, il y trouverait encore le visage miséricordieux de Jésus cloué sur la Croix. « Ce soir tu seras avec moi au paradis », dit-il au larron (Lc 2, 43).

Voilà pourquoi on n’imagine pas une culture chrétienne qui soit indifférente aux moindres souffrances et aspirations de l’homme. « Ce que vous avez fait au plus petit d’entre les miens, c’est à moi que vous l’avez fait. » (Mt 25, 40) Rien n’est plus éloigné du stoïcisme que le christianisme. De là, l’intransigeance de l’Église à l’égard de la vie et du respect de la personne. La création n’est pas un self-service dans lequel il est loisible de prendre et laisser à sa guise dans un énorme gâchis. Non, comme la vie, elle est un don, et quel don (Jn 4, 10) !

L’homme qui a le merveilleux pouvoir d’interroger son destin au miroir des mille cultures qu’il invente et ne cesse de perfectionner, doit convenir toutefois qu’il ne s’est pas fait lui-même. De là, précisément, la diversité des cultures. Cette multiplicité indique que l’homme n’aura jamais fini de faire le tour de lui-même, car « l’homme passe infiniment l’homme ». L’inventaire de l’homme comme celui de l’univers est chose impossible, parce que tout n’y relève pas du quantitatif. C’est pourtant ce qu’affecte parfois de croire la civilisation contemporaine dans sa forme la plus raffinée que sont les sciences dites humaines et les diverses grilles explicatives qu’elles proposent du phénomène humain.

– Pèlerinage et rupture

En réalité, contrairement aux apparences, il n’y a pas de culture humaine tout à fait innocente. C’est bien parce qu’elles sont faillibles et imparfaites que les civilisations se découvrent mortelles. Ne se livrent-elles pas entre elles d’implacables luttes ?

C’est que les différentes cultures, et la contemporaine dans sa prétention mondialisante n’y échappe pas plus que les autres, présupposent toujours, outre leur penchant invétéré à s’exclure les unes des autres, un jugement implicite sur la réalité qui fonde leur autonomie. Aussi les formes les plus évoluées de civilisation en viennent-elles parfois à s’ériger comme leur propre justification. De là l’intolérance et l’arbitraire des choix idéologiques dans lesquels elles engagent l’humanité à partir du moment où elles cherchent à imposer leur vision comme système du monde. C’est bien à l’homme de décider en dernier lieu qui de l’économique, du politique ou du culturel doit prévaloir, et si c’est la force ou la vérité qui doit l’emporter. C’est là proprement l’objet de la réflexion philosophique qui pour l’homme débouche nécessairement sur une éthique. Il serait donc naïf de croire que les positions adoptées par les sciences humaines sur la nature de l’homme, et par conséquent de la culture, telles que l’envisagent certaines écoles, procèdent d’une objectivité et d’une équité totales.

Ce n’est pas la science qui est contestable, car la théologie en est une, mais l’orgueil ou la fermeture qui prétendraient exclure de toute vie civique et civile l’humble tréfonds de ce que l’on a appelé jusqu’ici, faute de mieux, la culture chrétienne. Car la célébration de la création et la louange du Créateur sont d’autant plus au cœur de la réalité humaine, qu’elles sont une question de vérité et de justice. Il est parfaitement vain d’imaginer qu’il puisse exister sur terre une justice digne de ce nom, qui ne se fonde pas dans la vérité de Dieu, qui est infinie miséricorde et sainteté. « Va, ne pêche plus », « Lève-toi et marche, je te l’ordonne », c’est tout ce que dit l’Évangile.

La culture ne peut décidément pas plus consister pour l’homme à s’adorer lui-même qu’à adorer ses propres œuvres. Le pèlerinage chrétien, vécu dans sa simplicité qui est pauvreté, en tant que marche pour Dieu, ne peut apparaître aux yeux du monde que comme dérisoire et anachronique, car le pèlerin chrétien, ainsi que le dit en savoureux langage le Jésuite Richeôme, dans son Pellerin de Lorette, ne s’attarde pas à ce qu’il voit. Il jouit de la beauté sans s’y attacher et offre sa peine. En cela le pèlerin rejoint l’ermite et le moine. Un tel voyage peut bien sembler perte de temps et de bénéfice. Aux yeux de certains, cette « muséification » de la piété friserait même l’égarement ou l’aliénation. Pourtant, à y regarder de près, cet acte, qu’il soit vécu hors des sentiers battus ou sur des chemins dûment fléchés par l’histoire, se pose discrètement et indirectement, car il n’est pas à lui-même sa propre fin, comme une contestation aussi involontaire que radicale de toute culture humaine, dès que celle-ci se vit comme autosuffisance avec ce que cela suppose de manipulation et d’exploitation frénétique de la nature et de l’homme.

L’élan créateur

Mais il apparaît, au contraire, que dans leurs manifestations les plus hautes, les expressions du génie humain qui culminent dans la poésie, l’éthique, la science et l’art, se donnent comme écoute, accueil de l’inspiration et ouverture à la gratuité de l’être qui est absolue générosité. Par là, elles rejoignent totalement la liturgie chrétienne lorsqu’elle laisse transparaître à travers l’homme la main de Dieu qui est souffle de l’Esprit. La culture chrétienne, qui est service de la création inspirée par le Créateur, n’a d’autre fin que de répandre sur l’homme la grâce de Dieu et de lui attirer sa bénédiction. « Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre », dit la Genèse (Gn 1, 28). Elle n’est dans son âme, vécue dans l’amour et la prière, que culture des dons de Dieu. C’est là sa vocation. Elle est incarnation, création consentie et continuée.

C’est, du reste, à cette lumière seule que peuvent se comprendre l’acte fou et la fécondité suprême de toute vie consacrée, qu’elle soit monastique ou autre, car la liberté du don de soi n’a ici d’autre fin que d’être disponibilité et totale réceptivité à l’Amour de Dieu exposé en Jésus-Christ. La vie consacrée est au cœur de l’Église le foyer qui éclaire et réchauffe. Elle ne cesse de rayonner et de nourrir, présence silencieuse et bienfaisante, miel mystérieux. Son fruit est tout autre que l’artifice et le bruit que le monde semble tant priser.

Conclusion

Envisagé sous ce jour, un pèlerinage tel que celui de Saint-Jacques, qui ne porte aucun ombrage à l’incommensurable diversité du monde de la dévotion, peut bien apparaître comme une grâce de Dieu, l’un de ses dons à l’histoire. Et, comme il arrive, chaque fois que se manifeste la grâce divine, celle-ci ne fructifie jamais sans le concours de l’homme. Il se peut même que ce soit lui, qui, dans un acte inouï de confiance, ait suscité ce don, comme l’Évangile le suggère aux Noces de Cana. C’est ce qui peut expliquer que l’historien qui se penche sur Compostelle, éprouve la grande déception de n’y trouver rien qui ne lui semble pure invention humaine. Et, à y regarder de près, il en va de même de la Bonne Nouvelle qui, sans la véhémence des Prophètes et le « Oui » de Marie ne serait jamais advenue. Car l’homme est libre et c’est même là sa dignité suprême et le mystère qui le constitue en tant que personne. Or c’est justement cette conjonction de la volonté humaine et de l’étincelle de la grâce qui produit dans l’histoire ce sillon, ces rides que sont les multiples chemins qui conduisent vers saint Jacques et tant d’autres saints. Chemins de conversion, car celui au devant de qui le pèlerin marche, devient étrangement son compagnon. Celui qui accueille à l’arrivée était curieusement là au départ.

La vérité de saint Jacques est qu’il n’est en tout ceci qu’intermédiaire, serviteur. De même que Jean, courant au tombeau, le matin de Pâques, s’efface devant Pierre pour le laisser entrer le premier, de même Jacques s’efface-t-il devant Pierre, comme les apôtres tous ensemble s’effacent devant le Christ ressuscité qui les précède en Galilée. C’est Rome qui dit le sens de Compostelle. Chacun des apôtres et avec eux tous les témoins de la foi, deviennent à leur tour l’un de ces chemins préparés dans le désert pour la venue du Seigneur. « Que ton règne vienne », c’est là l’une des aspirations que la prière du Notre Père met au cœur de la création.

Dès lors, l’appel lancé par le Saint-Père sur le Mont de la Joie s’illumine. Le message de l’Évangile dont la transmission est l’objet propre de la culture chrétienne incarnée par l’Église, en tant qu’elle est « Jésus-Christ répandu et communiqué », ne peut décemment pas être autre chose qu’un appel à la sainteté. N’est-ce pas l’exhortation même du Christ : « Soyez parfaits comme mon Père qui est au ciel » (Mt 5, 48) ? La finalité de l’Église qui est communion des saints, n’est-elle pas justement d’engendrer des saints dans l’humanité pour y former le corps du Christ ? L’évangélisation du monde, comme celle de l’Europe, passe par cet appel. Il n’y a pas d’autre voie.

Il est donc vain de suspecter le pape de vouloir ressusciter une chrétienté archaïque et dominatrice. Les saints sont la lumière de Dieu dans l’histoire et pas plus que l’histoire ne se répète, les saints ne se ressemblent. La sainteté est toujours à réinventer.

Dans le contexte actuel, les chemins de Saint-Jacques sont plus que jamais des chemins d’évangélisation et de communion, car sans être devenus autres que l’histoire ne les a fait, ils le sont autrement. Que telle soit leur vocation dernière, on en veut pour preuve ce fait éminemment significatif que Diego Gelmirez, évêque et premier archevêque de Compostelle (1100–1140), dont on ne saurait méconnaître le rôle décisif dans l’émergence et l’ascension vertigineuse du sanctuaire galicien au seuil du XIIe siècle, convertit lui-même le Montjoie de Saint-Jacques en Golgotha. C’est la croix du Christ qu’il érige comme étape ultime du pèlerinage de Compostelle, au débouché du Camino francés, puisqu’il fait construire à proximité de ce lieu marqué d’un « miradoiro » ou « humilladoiro », comme le disent les Galiciens, une chapelle dédiée à la Sainte Croix, où le clergé et les habitants de la ville iront eux-mêmes en procession, à certaines fêtes de l’année, notamment aux rogations, liturgie romaine s’il en est, à la rencontre des pèlerins. Ainsi Rome et Jérusalem se donnent-ils rendez-vous à Compostelle. Le maître mot de Saint-Jacques réside bien dans ce verset des Actes des Apôtres : « Vous serez mes témoins, à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8).

* Conservateur du Patrimoine, a soutenu une thèse en 1999 sur l’iconographie de saint Jacques. Spécialiste reconnu des études compostellanes, lui-même pèlerin de Saint-Jacques, il poursuit des recherches en histoire. Extraits bibliographiques à la fin de cet article.


Nota : Cet essai est le résultat d’une modeste tentative de répondre, en se plaçant du point de vue du pèlerinage et, singulièrement, de celui de Saint-Jacques de Compostelle, à la question posée à l’occasion du IXe colloque réuni à la Sacra di San Michele du 15 au 17 septembre 2000, dont le thème était : « Civilisation européenne et valeurs chrétiennes », en pleine année jubilaire.

Cette tentative d’éclairer le sens chrétien du pèlerinage à la lumière des Évangiles et de définir ce que serait une « culture chrétienne » porteuse des valeurs qui lui sont propres, au sein de la civilisation de notre temps, se heurte à ce paradoxe que le Christ est bien venu dans le monde, certes non pour le juger et le condamner, mais pour le vaincre et le sauver. Il a habité parmi les hommes sans avoir nulle pierre où reposer la tête, sauf celle qu’il a choisie pour fonder l’Église qui est son Corps acheté au prix du sang, mais en vue de la Résurrection, c’est-à-dire d’un Royaume qui n’est pas de ce monde. Voilà pourquoi le chrétien est dans le monde sans être tout à fait du monde, car il ne lui emprunte pas le principe de son action.

Je remercie le Père Antonio Salvatori, Recteur de l’Abbazia di San Michele, d’avoir autorisé la Revue Kephas à reproduire cet essai, dûment revu et corrigé.

Bibliographie :

Jean-Paul II : Compostelle, 1982, dans La Documentation Catholique, nº 1841, p. 1128–1130.

René Luneau (sous la direction de) : Le Rêve de Compostelle : Vers la restauration d’une Europe chrétienne, Centurion, Paris, 1989.

Conseil de l’Europe : « Les Chemins de Saint-Jacques : Itinéraire culturel européen » , dans Un avenir pour notre passé, nº 32, 1988.

Humbert Jacomet : « Compostelle au XIIe et au XXe siècle : du mythe à l’utopie », dans Europe romane, Europe d’aujourd’hui, Actes du colloque d’Issoire, Revue d’Auvergne, nº 531, 1993, p. 61–118.

Humbert Jacomet : « Pèlerin du Moyen Âge et pèlerin d’aujourd’hui : raison et déraison du pèlerinage », dans Communio, XX, 1997, p. 103–120.

Humbert Jacomet : Croix rurales et chemins de pèlerinage dans l’ancien diocèse de Chartres – Société archéologique d’Eure-et-Loire 1998.