Juillet–Septembre 2003

À l’école du concret

Entretien avec l’abbé Hyacinthe-Marie Houard

De la Gascogne (cf. Kephas nº 6, p. 129–140), notre enquête sur l’enseignement catholique nous emmène cette fois-ci en Anjou.

Fin juin 2003, dans l’ancienne villa Sainte-Anne des jésuites, en bordure sud d’Angers : l’Institut des Relations publiques et de la communication (Ircom) et l’Institut Albert le Grand sont réunis au complet pour saluer « l’abbé » qui, à 75 ans révolus, après plus de 50 ans de sacerdoce marqués par l’enseignement et l’éducation, quitte la direction de l’établissement fondé vingt ans plus tôt.

Voici deux regards personnels sur un parcours « atypique », comme il est convenu de dire aujourd’hui pour, d’un mot savant et obscur, éluder toute question indiscrète.

Celui du Président du Conseil général du Maine-et-Loire, après une longue collaboration entre les deux hommes : « Vous avez fait œuvre utile dans une société où, depuis tant d’années, nous nous sommes attaché à détruire nos repères, destruction dont on n’a pas fini hélas de payer encore les conséquences. Vous avez, monsieur l’abbé, apporté une réponse, j’allais dire une réplique, celle d’un homme de foi et de culture, libre et exigeant. »

Autre point de vue : en 1982, l’homme « de foi et de culture », alors secrétaire général de la « Catho » d’Angers, s’attirait cette réflexion d’un journaliste de Libération à qui on avait présenté son interlocuteur comme « une puissance à Angers, un homme de coulisse et d’entregent » : « Avec ce regard sec et ces mâchoires fortes, c’est bien possible. »

Au-delà d’une vie d’homme, c’est un moment important de l’histoire de l’enseignement catholique, marqué par mai 68 et ses retombées.

La foi généreuse en Celui qui a pris chair du Trône de la Sagesse reste toujours la meilleure école du concret, l’antidote le plus vigoureux contre les mirages de l’utilitarisme ou les gesticulations grimaçantes de cette gabegie triomphante qu’on a promue au rang d’expression culturelle. On n’y trouve pas toujours la paix selon le monde.

On y chemine pourtant paisiblement dans l’Espérance. Et on y grandit dans la « Vérité tout entière ». N’est-ce pas vraie charité ?

Bruno Le Pivain

Kephas

Monsieur l’abbé, tout en ayant passé la main pour la direction de l’Ircom, que vous avez fondé, vous restez ici à la disposition de ceux qui ont recours à votre ministère sacerdotal. En avez-vous donc fini avec l’éducation et l’enseignement catholique, qui sont une vieille histoire dans votre vie de prêtre ?

Abbé Houard

C’est une histoire qui est effectivement aussi longue que ma vie de prêtre, puisque, pratiquement, je ne suis jamais sorti de l’enseignement. Dès mon ordination, j’ai été nommé préfet de division à l’école Saint-Charles de Saint-Brieuc, qui comprenait des classes préparatoires, notamment à l’École Navale et à l’École de l’Air.

Mon évêque m’a alors découvert une vocation de professeur d’histoire et m’a demandé de partir à Angers préparer une licence d’histoire et de géographie. En octobre 1952, je pars étudier l’histoire, non à Angers, mais, sur ma requête, à Paris où je resterai trois ans. J’ai eu la chance de rencontrer des maîtres merveilleux, au premier rang desquels je place Henri-Irénée Marrou, qui m’a profondément marqué.

À mon retour, l’évêque m’a demandé d’enseigner le latin et la littérature française… Ce qui ne m’a pas considérablement surpris, puisque j’avais en tête quelques exemples prestigieux. Je l’ai accepté, sans jamais avoir eu à le regretter. L’enseignement de la littérature française en seconde m’a procuré de grandes joies. J’ai vu des intelligences, des sensibilités s’éveiller. Au bout de deux ans, le préfet des études meurt subitement, et le directeur me demande de prendre sa place. C’était assez délicat, puisque beaucoup des enseignants avaient été mes professeurs.

Mais j’assistais à une sorte de dégradation des choses. On avait l’impression que les élèves étaient abandonnés. Je voyais passer des troupeaux d’élèves et me demandais : « Qui s’occupe d’eux ? Qui fait quelque chose pour eux ? » Cela se ressentait aussi dans la tenue générale. Si bien qu’un beau jour je suis allé exposer mes inquiétudes au directeur, qui m’a donné carte blanche pour agir. Quarante-huit heures après, je suis revenu le voir avec un projet, qu’il a accepté. Celui-ci partait d’un constat simple qui tenait en quelques mots.

Premièrement, il y a des classes perdues, qu’on ne peut changer, parce que les habitudes sont prises. Il faut donc repartir des petites classes, 6e, 5e et 4e. Pour rendre effectif ce changement, il fallait couper le collège en deux. C’était la division entre collège et lycée qu’on trouve aujourd’hui. Cela nécessitait alors deux censeurs. Je suis devenu celui du collège. Je n’en reviens pas encore aujourd’hui : j’ai trouvé un accueil unanime de la part des professeurs, qui ont accepté les nouvelles conditions de travail.

Le deuxième point était aussi capital : l’idée consistait à faire non plus seulement de l’instruction, mais aussi de l’éducation, et pour cela à réformer le mode de vie. Tout le monde devait tirer dans le même sens, professeurs, surveillants etc.

Il fallait ensuite organiser le travail, la vie spirituelle et les loisirs. Et je me suis dit : « Occupons-nous d’abord de la vie spirituelle. Il ne suffit pas de faire de l’instruction religieuse ». Tous les professeurs titulaires de classe étaient des prêtres. Je les ai mis à contribution dans cette entreprise ; toutes les journées commençaient par une prière à la chapelle et se terminaient de même. Cette prière, assez brève le matin, constituait le soir une sorte de bilan de la journée. Chaque semaine, nous célébrions une messe par division. Contrairement aux habitudes de l’époque, les messes n’étaient pas obligatoires à Saint-Charles. Je voue une grande reconnaissance à ce collège qui m’a appris à ne pas être clérical… Il y avait des prêtres, mais on restait anticlérical ; on trouvait à la fois la maladie et l’antidote.

Deuxième effort : il fallait s’occuper du travail. C’est là sans doute que s’est opérée la révolution la plus précise. Le travail personnel est aussi important, voire plus important, que la classe. Or, on prend beaucoup de temps pour constituer les horaires des classes. Je voulais la même précision pour le travail personnel. Comme j’avais fait l’expérience qu’un élève ne pouvait pas travailler plus d’une heure sur un même sujet, comme il y avait le soir une étude de deux heures, j’ai demandé qu’il y ait chaque soir deux travaux précis d’une heure chacun, lesquels travaux devaient être rendus le lendemain matin. Pas de délai, pas de crédit de temps. Chaque jour, jamais plus de cinq heures de classe, avec cinq heures de travail personnel, trois heures pour des leçons, deux heures pour des devoirs précis.

Kephas

Quel résultat immédiat en obtenait-on ?

Abbé Houard

Il faut que l’enfant puisse s’entendre dire aussitôt ce qu’a valu son travail. Les professeurs ont joué le jeu, ce qui me met aujourd’hui encore en admiration, étant donnée la masse de copies à corriger.

Deuxièmement, il faut organiser le temps des contrôles, de façon à ce que l’équipe des professeurs se fixe elle-même pour un trimestre ce programme. S’est également posée la question des sanctions. J’ai voulu, par l’institution d’un régime particulier, associer l’élève à la gestion de ses efforts.

Pour la vie culturelle, je tenais beaucoup à ce que les élèves s’impliquent dans des activités, spécialement théâtrales. Il y avait deux niveaux de théâtre, l’un plus élaboré où l’on montait une pièce, l’autre moins élaboré, où l’on organisait une veillée, un peu dans le style des veillées scoutes.

Cette pratique devait permettre aux élèves de s’exprimer, voire de se détendre largement. Je me souviens de deux élèves de troisième qui avaient constitué un couple de clowns, un Auguste et un clown blanc, si réussi qu’ils ont souvent été demandés à l’extérieur.

Pour les loisirs, il n’existait jusqu’alors que la promenade en rang par trois, ou l’inévitable, incontournable et épouvantable match de foot entre l’équipe pitoyable du collège et l’équipe non moins pitoyable d’un autre collège. Pour ma part, j’ai assisté dans ce collège à un nombre de matchs de foot tel que je ne veux plus en entendre parler d’aucune façon. J’ai préféré sortir les élèves, les faire se promener ; nous prenions des autocars et nous allions au bord de la mer ou dans un lieu historique, à raison d’une sortie par semaine, en refusant absolument que des enfants restent s’ennuyer le jeudi après-midi dans le collège.

Parallèlement à cela, je voulais créer une ambiance de responsabilisation de chacun. Au début de l’année, chaque élève ancien devait prendre une responsabilité. Il y avait par exemple le responsable de cahier de classe, les procureurs, les responsables des jeux sur la cour etc. Chaque division comprenait un bosco, interlocuteur pour les élèves devant l’autorité, nommé sur un choix de trois noms proposés par les élèves. Tout cela développait un intérêt pratique, leur donnait un rôle social, comme on dirait aujourd’hui. L’idée était que les enfants partent avec le souvenir d’avoir organisé, d’avoir vécu des choses ensemble. Je me suis inspiré pour cela de la méthode scoute, étant tombé dans le scoutisme comme Obélix dans la potion magique. J’ai été récompensé dès le premier mois. Un père de famille m’a écrit du Niger : « Les enfants nous racontent : – À Saint-Charles, tout est changé, c’est beaucoup plus sévère, mais on s’occupe de nous. » Je me suis dit alors : c’est réussi. Les élèves avaient compris que nous étions là pour eux. Je rends encore hommage aujourd’hui aux professeurs qui ont accepté de se mouiller. C’en était fini de leurs quelques heures de classe, il fallait être tout le temps sur le pont, ne serait-ce que pour la surveillance des repas.

Petit à petit, les habitudes entraient. Je demandais aux surveillants de dire, et non de punir. Personnellement, en quatre ans, je ne pense pas avoir collé plus de deux heures de retenue.

Kephas

Vous étiez donc heureux à Saint-Brieuc et vous n’y êtes pas resté.

Abbé Houard

Effectivement, le drame est arrivé. Devant le succès de l’entreprise, le directeur a été nommé directeur diocésain de l’enseignement catholique et remplacé immédiatement par quelqu’un qui venait d’ailleurs. Je suis redevenu professeur de littérature française. Un an après, en 1963, nommé aumônier à la Catho d’Angers, j’ai beaucoup déchanté. Je me souviens de mon arrivée dans une allée mal entretenue. J’ai été reçu par le recteur, à l’époque Mgr Riobbé, qui me dit d’aller voir l’aumônier déjà en poste. Je me demande malheureusement encore si les efforts principaux de l’aumônerie ne consistaient pas à inciter les étudiants à s’inscrire à l’UNEF, sauf une magnifique messe du dimanche à l’église Saint-Thomas. Je me suis, quant à moi, lancé dans un cours de religion proposé aux étudiants de première année. Il fallait aussi créer des liens, prendre des initiatives, ce qui s’est fait petit à petit. Entre-temps, le recteur avait changé : Mgr Honoré avait remplacé Mgr Riobbé. Il m’a chargé de négocier le contrat qui se préparait avec l’Université Notre-Dame des États-Unis. Il fallait notamment organiser le séjour des étudiants. J’ai reçu une délégation avec laquelle nous avons projeté la création d’une nouvelle structure pour les accueillir.

Kephas

N’est-ce pas le prurit du changement, la permanence de l’insatisfaction ?

Abbé Houard

Peut-être. Mais matériellement ce n’était pas satisfaisant. Il fallait un programme spécial, adapté à ces étrangers. C’est là que j’ai proposé la création du Centre International d’études françaises, le CIDEF, dont je suis devenu le premier directeur.

Le jour du Vendredi saint 1965, le recteur me convoque dans son bureau pour m’annoncer qu’il me fait nommer secrétaire général, c’est-à-dire directeur de la gestion administrative, financière et du personnel de la Catho. Je lui demande huit jours de réflexion et, conscient de mes limites, je prends conseil auprès de mon frère qui me dit : « Vas-y, tu rencontreras des difficultés, mais ne t’inquiète pas, tu n’en résoudras jamais plus d’une à la fois. » C’est ce qui, par la suite, m’a parfaitement pacifié : les difficultés, on ne les résout qu’une par une. J’ai accepté et pris mes fonctions le 13 juin 1965.

Kephas

J’imagine que vous avez alors constaté que la manière dont les choses se passaient n’était absolument pas satisfaisante et qu’il fallait de nouveau tout réformer…

Abbé Houard

Exactement. J’ai donc commencé à agir, avec l’accord total de Mgr Honoré. Nous avons bien travaillé ensemble. Immédiatement s’est posé un problème capital : fallait-il rester sur place ou émigrer ailleurs, comme le proposait la municipalité ? Avec Mgr Honoré, nous avons décidé de construire ce qu’on appelle le grand bâtiment, où se trouvent les amphis. Nous sommes partis avec les plans sous le bras à Rome présenter le projet aux évêques qui étaient au Concile. Cela représentait trois budgets annuels de la Catho.

Nous avons rencontré un certain nombre de difficultés administratives, jusqu’au jour où M. Pisani est venu à notre secours. Je me plais à rendre hommage à l’esprit de décision de M. Pisani, alors Ministre de l’équipement. Devant ce que je lui expose des difficultés, il se tourne vers son chef de cabinet et lui dit : « Convoquez-moi tout le monde dans le bureau du Préfet demain à 9 h 00. » Après avoir demandé au maire ce qui s’opposait à la délivrance du permis de construire, M. Pisani a conclu que les travaux pouvaient commencer dès le lundi suivant.

À la rentrée de novembre, les élèves pouvaient utiliser les premières salles du bâtiment. Il a fallu penser à l’inauguration. Une date fut fixée au hasard : le 9 mai 1968. Nous avons demandé à M. Edmond Michelet de présider la journée. Étaient invités le Cardinal Lefèvre et un certain nombre de personnalités. Les étudiants faisaient le sitting dans la rue Rabelais pour empêcher le ministre d’arriver…

Kephas

Comment mai 68 est-il vécu à la Catho ?

L’avait-on vu venir ?

Abbé Houard

Cela s’est mal vécu. Non, nous ne l’avions pas prévu. La folie s’est emparé d’un certain nombre de personnes, y compris d’ecclésiastiques, pourquoi le cacher ? La crise a duré deux ans ; elle ne s’est véritablement close qu’à la rentrée de 1970.

Entre-temps, il y a eu ce qu’on appelle la « guerre de 1968 ». Elle m’a tué. Quelquefois, il fallait intervenir à plusieurs reprises dans la nuit, plus contre des étudiants venus d’ailleurs que de la Catho.

Est intervenue la loi Faure du 31 décembre 1968, qui a déclenché une deuxième crise. Loi votée à l’unanimité qui a décidé la réorganisation de l’Université, plus exactement qui a institutionnalisé le désordre de l’Université française mis en place par l’unanimité des parlementaires.

Kephas

Quelles étaient les grandes lignes de cette réforme ?

Abbé Houard

C’était la démocratie dans l’Université. Tout le monde votait pour tout, y compris pour choisir le doyen. Ce qui a mis le feu aux poudres, c’était l’équivalence des diplômes, décrétée par la loi pour le premier cycle. La loi dit : « Les étudiants des facultés libres n’auront pas à passer leurs examens de première et deuxième année dans les universités d’État ».

Au mois de juin arrivent les examens ; les étudiants repartent en vacances avec leurs diplômes en poche. En plein milieu de l’été, décret du Conseil d’État qui annule la disposition législative. Les étudiants se retrouvent avec des diplômes invalides. Obligation de les convoquer de nouveau en septembre, d’organiser une double session. Des étudiants font la grève de la faim. On a vu un commando d’étudiants organiser un pique-nique sous le nez des grévistes de la faim. Le concierge m’a appelé. Je suis entré dans le cercle des convives, ai pris une assiette, l’ai cassée, un verre, de même, puis une autre assiette et un autre verre jusqu’au bout. Puis j’ai expédié le plat de nouilles sur le carrelage du hall. Comme les journalistes étaient là, puisqu’il y avait une grève de la faim, l’un des mangeurs a crié : « Messieurs les journalistes, venez voir, c’est le règne de la violence ! » Je leur ai dit : « En effet, venez voir, cela va beaucoup vous intéresser, vous allez voir un violent, c’est moi, et 25 dégonflés, c’est eux. » Ils sont partis derechef.

Le 31 mai 1968, nous avons décidé de licencier tous les professeurs en leur tenant ce discours : « La règle est de prévenir les enseignants de ce qui leur arrive à la rentrée suivante. Comme nous ne pouvons avoir de certitude sur l’avenir, nous vous licencions. Nous ne savons pas si nous aurons de l’argent, des étudiants etc. » Je me suis licencié moi-même.

Nous nous sommes alors réunis avec les plus lucides, pour nous trouver devant la réflexion suivante : les études universitaires restent utiles, mais il est vrai que l’Université a perdu une partie de sa vocation, qui était de préparer les cadres de l’enseignement, avec la massification à laquelle on assiste. Que présenter comme projet qui corresponde à l’attente des candidats ? Il faut maintenir la formation générale, mais elle n’occupe pas l’étudiant à plein temps.

Nous avons annoncé dès le mois de juin 1970, l’ouverture au mois d’octobre des instituts professionnalisés de la Catho, ceci environ 25 ans avant l’Université d’État. Cela a beaucoup pacifié les esprits à Angers, où l’on s’inquiétait de l’avenir universitaire. Un certain nombre pensaient que l’avenir universitaire d’Angers passait par la fermeture de la Catho, comme si la bonne santé d’une ville devait passer par la fermeture d’une grande entreprise.

Kephas

Vous évoquez ces discussions, ces réorganisations etc. Les étudiants de la Catho de la rentrée 1970 sont-ils très différents de ceux de 1967 ?

Abbé Houard

Il me semble qu’ils ont fait des choix plus clairs. Tant qu’il n’y avait que la Catho, venaient à la Catho des étudiants qui ne cherchaient qu’un enseignement supérieur. La création de l’Université d’État en 1970 et celle, conjointe, de ces instituts, ont facilité le choix. Mais pris par des tâches administratives, je connaissais peu la mentalité des étudiants.

Ce qui me frappait cependant, c’est qu’à mon sens, au point de vue religieux, on les abandonnait. Surtout, on se refusait à proposer un enseignement structuré des connaissances de la foi. Pour moi, un établissement comme le nôtre était en état de péché mortel s’il ne se proposait pas de tout faire pour permettre aux étudiants de hausser le niveau de leurs connaissances religieuses à celui de leurs connaissances profanes. Les professeurs me disaient : « Nous sommes des spécialistes, nous ne pouvons pas faire de vulgarisation. » De mon côté, j’étais très pris par des combats à mener auprès de l’État pour des conventions collectives. Puis j’ai été remercié de la Catho après vingt ans de bons et loyaux services. Le projet se tramait depuis neuf ans, pendant lesquels on a hésité sur mon sort, comme si ma présence pouvait aussi gêner.

Kephas

En quoi donc, puisque tout semblait avancer ?

Abbé Houard

Il ne faut pas oublier que c’était l’époque où l’on considérait qu’il fallait réduire les institutions chrétiennes comme des obstacles à l’évangélisation. Comme dit Péguy, il est plus facile d’avoir les mains pures, quand on n’a pas de mains.

Kephas

Vous fondez alors un Institut des Relations publiques et de la Communication, l’Ircom. Comment a germé cette idée ?

Abbé Houard

J’avais lu les discours du pape à Abidjan et à Mexico ; j’avais senti qu’il fallait faire quelques chose dans le domaine de la communication. Ce qui m’intéressait, c’était la communication comme moyen de mise en place de l’enseignement social chrétien. J’en ai parlé au Président du Conseil général de Maine-et-Loire et au Président de région. Les deux m’ont donné un avis favorable. Le pape avait expliqué que la communication est la condition de l’épanouissement de la personne, que l’Église, portant en son cœur des mystères de communication, était mieux à même que personne de pouvoir en parler.

Kephas

Vous voulez dire que la communication entre les personnes s’enracine dans la communication entre les Personnes divines au sein même de la Trinité ?

Abbé Houard

Exactement, au sein de la Trinité. Curieusement, Régis Debray a remarqué cette avance extraordinaire de l’Église en matière de communication, puisqu’elle précède de deux mille ans la sociologie. Je me suis mis à réfléchir : que va-t-on faire ? Fit fabricando faber : c’est en communiquant qu’on va faire de la communication. La théorie ne sert pas à grand’chose. On m’a conseillé de rencontrer alors Philippe de Villiers, ce que j’ai fait. Il est venu, désireux de faire avancer le projet. Se présentait la villa Sainte-Anne, des jésuites, en bordure d’Angers, aux Ponts-de-Cé. L’acquisition, qui ne fut pas sans péripéties, a pu se faire grâce à M. Sauvage, président du Conseil général. À ce moment, Philippe de Villiers, qui pensait que la présence d’un prêtre n’était pas indiquée à la tête d’une telle institution, a présenté son projet, où il devenait président, et moi-même conseiller du président admis à donner des suggestions. Je me suis retiré. À l’issue d’une réunion convoquée par Olivier Guichard, le parti est pris que chacun fasse son expérience de son côté. Il a fallu trouver un corps enseignant, une direction. Depuis vingt ans maintenant, chaque promotion compte une trentaine d’élèves.

Kephas

Vous n’avez pas voulu en rester là…

Abbé Houard

Dix ans plus tard, j’ai fondé l’Institut Albert le Grand. L’idée est née de la constatation que le niveau des diplômés de l’enseignement supérieur sur le plan de l’expression s’était considérablement dégradé en dix ans. Comment se fait-il qu’on puisse trouver des mémoires de maîtrise remplis de fautes de français et d’orthographe ? J’ai regretté alors de n’avoir pas fondé un collège. Il aurait fallu prendre les bacheliers comme ils étaient. Moi, j’allais les prendre comme s’ils n’étaient pas bacheliers, en proposant à chacun les éléments essentiels nécessaires à la construction d’une colonne vertébrale spirituelle, intellectuelle et morale. Ce qui manque aux jeunes gens qui arrivent ici, c’est d’avoir vraiment travaillé. Ils ont été informés, largement informés, mais ils ne sont pas formés. Il faut leur apprendre à passer de l’information à la réflexion, puis de la réflexion à l’expression.

Kephas

Soit. Mais avec quelle méthode ?

Abbé Houard

Par des travaux personnels à délai immédiat, comme c’était le cas au collège Saint-Brieuc. Je leur explique : « Quand vous rentrez le soir chez vous, asseyez-vous, fermez les yeux et dites-vous : qu’ai-je appris d’important aujourd’hui ? Qu’est-ce qui aujourd’hui est venu bousculer ma façon de pensée ? Le travail universitaire, c’est suivre les cours et prendre des notes, gérer ces notes intelligemment, les compléter par ses propres lectures et réfléchir, et réfléchir ! Qu’est-ce que j’en pense, moi ? »

Kephas

Cet institut s’appelle « Albert le Grand ». Pour quelles raisons ?

Abbé Houard

Pour trois raisons, dans l’ordre croissant.

Albert le Grand, c’est un européen : il a pratiqué l’Allemagne, l’Italie et la France.

Albert le Grand, c’est le docteur universel : il était au courant de tout.

Albert le Grand, c’est un saint.

Kephas

Vous voici donc libre de vos activités, plutôt qu’inactif. 50 ans passés dans l’enseignement, c’est aussi 50 ans d’histoire de l’enseignement catholique en France. Comment voyez-vous l’avenir ?

Abbé Houard

Ainsi que me l’écrivait récemment quelqu’un : « Votre optimisme est inoxydable. » Plus précisément, la chance de l’enseignement catholique est énorme : qu’existe-t-il pour lui faire concurrence ? S’il est fidèle à ce qu’il doit être, il n’a pas de concurrence et garde le plus bel avenir devant lui.

Cependant, l’enseignement catholique a été, à mes yeux, stérilisé par la loi Debré. Parce que la loi Debré lui a donné la tentation d’imiter l’enseignement public, qui sert de référence. Un signe : on me demande souvent : « Est-ce que vos diplômes sont reconnus ? » Je réponds alors innocemment : « Par qui ? » J’entends à ce moment : « Mais par l’État ! » L’État n’a pas à reconnaître ces diplômes ; ce qui est important, c’est qu’ils le soient par les employeurs, non par cette sorte de religion des diplômes d’État. De plus, les réformes successives ne sont–elles pas faites au bénéfice des professeurs plutôt qu’à celui des élèves ? S’ajoutent également les discussions interminables sur le caractère propre de l’établissement.

Kephas

À votre avis, l’organisation contractuelle mise en place par la loi Debré fait-elle obstacle à cette spécificité ?

Abbé Houard

Oui, spécialement pour la nomination des professeurs. Les établissements y ont perdu une partie de leur identité. Il n’est pas possible d’avoir un enseignement catholique sans professeurs catholiques.

Ce qui n’est pas le problème de la liberté de l’enseignement. Il y a deux problèmes qui se posent aux responsables politiques et à ceux de l’Église : un problème politique qui est celui de la liberté de l’enseignement, et un problème religieux qui est celui de l’utilisation que l’on fait de cette liberté. La liberté serait d’abord celle de l’innovation. Quand il y a crise, n’est-ce pas le moment de mobiliser toutes les imaginations ? Qu’on fixe d’abord un petit bagage indispensable, mais qu’on laisse la liberté d’inventer des programmes nouveaux, des parcours nouveaux ! Que dirait-on si, dans l’industrie, on programmait la production au niveau national sans laisser d’initiative ? Il faudrait la plus grande liberté possible, et que l’établissement soit responsable des diplômes qu’il donne.

Kephas

Ce qui suppose une liberté financière…

Abbé Houard

Parfaitement, et je ne vois pas pourquoi les parents de l’enseignement libre paieraient deux fois, une fois par les impôts, une deuxième fois par l’acquittement de la scolarité.

Kephas

Enseignement libre, enseignement catholique : qu’est-ce qui fait qu’aujourd’hui, en 2003, un établissement d’enseignement peut être catholique ?

Abbé Houard

Il faut commencer par former des hommes. Ce qui est menacé aujourd’hui, c’est l’humanité dans l’homme. Il faut que l’enseignement, que l’éducation, puissent former l’humanité vraie. Il faut une idée de l’homme. Nous avons, nous les chrétiens, une super-idée de l’homme. J’ai été marqué dans ma jeunesse par ce que disait le Père Doncœur, pour qui il fallait chercher la splendeur humaine par un christianisme intégral. Et ce mot de Péguy, qu’il ne faut pas rapporter, paraît-il : « Le chrétien est une promotion dans l’homme comme l’homme est une promotion dans l’animal. » Le chrétien découvre que la valeur suprême est le sacrifice. On lui redit partout que la valeur suprême est la réussite. Et lui répond toujours : c’est le sacrifice, lequel est inséparable de la résurrection. On aboutit à l’épanouissement par l’acceptation de la difficulté de l’effort, qui débouche sur la transfiguration de la personne.

Le modèle, c’est le Christ, qui est quelqu’un de vivant, de proche de chacun. Il faut coller au Christ pour progresser. Sans chercher l’effort pour l’effort, il a accepté celui qui se présentait, le sacrifice qui venait. Sinon, ce serait de l’orgueil. Il ne faut pas transformer le christianisme en moralisme, ni en volontarisme.

Kephas

Ouverture au monde, spécificité… En 2003, quel équilibre doit trouver selon vous une école catholique ?

Abbé Houard

Elle doit dire qui elle est. Je rappelle aux élèves de l’Ircom : « Nous sommes un établissement d’enseignement catholique. Catholique, c’est-à-dire universel, où tout le monde peut venir voir ce qui s’y fait, non dire ce qui doit s’y faire. On ne peut pas donner des leçons à tout le monde, mais se contenter d’être et de dire ce que nous sommes, ce que nous devons être. »

Kephas

Comment cela se retrouve-t-il dans la transmission des connaissances de la foi, dans l’enseignement général lui-même ?

Abbé Houard

La clé, c’est la messe. Ce qu’on découvre dans les mystères chrétiens, c’est ce qu’on vit tous les jours. J’explique aux étudiants : la messe, vous faites cela tous les jours. Pas aussi bien, mais quelque chose qui ressemble à la messe. Vous prenez une matière quelconque et vous essayez d’en faire quelque chose de beau.

Que se passe-t-il à la messe ? Il y a l’effort des hommes, représenté modestement par un morceau de pain et un peu de vin dans un calice, et on va en faire la présence de Dieu. Ce que vous faites est plus petit. Heureusement que le Christ vient lui-même, vous demande de lui laisser la place pour accomplir le sacrifice essentiel. Mais ici encore, vous avez votre part.

Kephas

Quel conseil donneriez-vous à la jeunesse actuelle, après ces années d’expérience ?

Abbé Houard

Elle s’engage moins, peut-être. À mon époque, c’était la guerre. Mon père était notaire, il a pratiqué le notariat comme un sacerdoce, avec la préoccupation de faire honneur à la profession. Malheureusement, j’avais seize ans quand il est décédé, et il était peu bavard. Il était profondément pieux. J’avais une mère enthousiaste. Je l’ai perdue à 18 ans.

J’ai été très marqué par le scoutisme, qui m’a beaucoup plu, et par le scoutisme clandestin, ce qui me plaisait encore plus. Et le 5 août 1944, j’ai fait une expérience inoubliable, puisque j’ai été fusillé par les allemands, mais il n’a manqué qu’une chose, c’était le départ du coup de feu qui n’a pas eu lieu, grâce à un officier qui se trouvait là. J’avais fait mon bagage, avec un calme qui m’étonne encore. J’ai dit un très bon acte de contrition. Je ne sais pas aujourd’hui comment je réagirais.

Kephas

Un dernier mot pour les lecteurs de Kephas ?

Abbé Houard

Merci d’avoir eu la patience de me lire jusque-là. Et puis : la vie est belle ! Chaque fois que j’ai eu un échec, c’était pour aboutir à quelque chose de mieux, que je ne cherchais pas.