Juillet–Septembre 2003

Mots endormis

Sous cette rubrique nouvelle, la revue publiera désormais chaque trimestre une page un peu méconnue de quelque grand écrivain, afin d’illustrer de savoureuse façon la langue française ! Naturellement, quelque intention particulière présidera à nos choix. Voici aujourd’hui – c’est bien le moins pour inaugurer une chronique de Kephas ! – un sonnet où du Bellay exalte la Rome chrétienne ; le poète la place dans la perspective de la Rome antique, elle-même rapprochée de la fabuleuse Troie (la féconde déesse Cybèle était honorée sur le mont Bérécynthe, en Phrygie). Le moins possible on jouera ici au professeur, et chacun appréciera librement la prodigieuse architecture sonore et conceptuelle de ces quatorze vers… Certains diront que le poème est assez connu. Peut-être, mais il mérite l’exergue, puisque dans ses présentations ordinaires (cf. Lagarde et Michard) on semble ignorer que l’auteur y célèbre le triomphe de l’Église ! Ne pas oublier les fréquentes diérèses (Bérécynthi-enne, anci-enne, etc…), non plus que la sonorisation de telle syllabe d’habitude muette (couronné-e). Le sonnet est tiré, bien entendu, des Antiquités de Rome.

Pierre Gardeil

Telle que dans son char la Bérécynthienne,
Couronnée de tours, et joyeuse d’avoir
Enfanté tant de Dieux, telle se faisait voir,
En ses jours plus heureux, cette ville ancienne,

Cette ville qui fut, plus que la Phrygienne,
Foisonnante en enfants, et de qui le pouvoir
Fut le pouvoir du monde, et ne se peut revoir,
Pareille à sa grandeur, grandeur sinon la sienne.

Rome seule pouvait à Rome ressembler,
Rome seule pouvait Rome faire trembler :
Aussi n’avait permis l’ordonnance fatale

Qu’autre pouvoir humain, tant fût audacieux,
Se vantât d’égaler celle qui fit égale
Sa puissance à la terre, et son courage aux cieux.