Juillet–Septembre 2003

Via Francigena : le pèlerinage vers Rome

Pierre-Yves Fux*

« Tous les chemins mènent à Rome ». Dans l’Antiquité, les voies romaines convergeaient au Milliarium aureum, la borne miliaire dorée dont il reste un fragment sur le Forum. Aujourd’hui, tous les évêques du monde se rendent périodiquement en pèlerinage ad limina Apostolorum, aux tombeaux de Pierre et de Paul et sont reçus par le Pape. Et nombreux sont les simples fidèles qui, tout particulièrement durant les années jubilaires, font le pèlerinage romain, visitant les quatre basiliques majeures et se rassemblant sur la place Saint-Pierre pour l’angélus papal du dimanche ou pour l’audience générale du mercredi. À l’instar des chemins de Saint-Jacques, il existe des voies de pèlerinage millénaires vers Rome : la plus illustre est la Via Francigena, qui traverse l’Europe presque en ligne droite. Cantorbéry, Reims, le Grand-Saint-Bernard, Pavie, Sienne sont ses principales étapes, jusqu’au Montjoie romain, d’où l’on voit pour la première fois le dôme de Saint-Pierre – et là commence le pèlerinage dans Rome.

Les trois Montjoie

Poète du premier jubilé, Dante rappelle qu’« il y a trois façons de nommer ceux qui voyagent au service du Très-Haut : on les appelle paulmiers en tant qu’ils vont Outre-mer, là d’où bien souvent ils rapportent la palme ; on les appelle pèlerins en tant qu’ils vont à la maison de Galice, parce que la sépulture de saint Jacques fut plus lointaine de sa patrie que celle d’aucun autre Apôtre ; on les appelle romieux1 en tant qu’ils vont à Rome. » Rome, Compostelle, Jérusalem : trois pèlerinages qui ne cessent de façonner la chrétienté.

Ceux qui parcourent à pied ces chemins historiques font, siècle après siècle, l’expérience du « Montjoie » : au terme d’une longue poursuite d’un but certain mais invisible, ils arrivent soudain en vue de l’objet de leur espérance. À Jérusalem, le Montjoie est une montagne dominée par le tombeau du prophète Samuel. À Compostelle, le Monte del Gozo, aussi appelé Saint-Marc, accueillit les Journées mondiales de la Jeunesse en 1989. À Rome, il y a bien une place « du Montjoie » qui en garde le souvenir, mais l’église construite là en 1350 fut détruite en 1883 pour laisser place au fort de Monte-Mario ; les constructions récentes poussent le pèlerin à aller plus avant, au parc Mellini, où l’attend une vue époustouflante sur la Ville éternelle avec, au premier plan, Saint-Pierre.

Ces trois Montjoie ont été baignés de pleurs de bonheur et ont retenti de bien des Te Deum spontanés. Les marcheurs ne ressentent alors plus leur fatigue et ne s’y arrêtent pas longtemps. Avant la prière dans les sanctuaires, il y aura pour eux un autre instant solennel : celui de l’entrée dans la ville. Ce ne sont plus les yeux qui s’écarquillent, mais le pas qui ralentit, hésitant au moment de franchir un seuil. Compostelle a une Puerta del Camino ; Jérusalem a sept portes (et une huitième, scellée) ; Rome en a une douzaine, nommées Porta del Popolo, Salaria, Pia, San Lorenzo, Maggiore, San Giovanni, San Sebastiano, San Paolo, Portese, Cavalleggeri, San Pancrazio et Angelica. « Tous les chemins mènent à Rome » et chacune de ces portes, le long de 25 km de murailles, peut marquer l’entrée dans la ville, selon la provenance des pèlerins. Au Moyen-Âge, la plupart de ceux qui arrivaient du nord des Alpes entraient dans Rome par la Porta Angelica, sur la droite de la place Saint-Pierre. Cette porte, par laquelle passaient aussi les empereurs venus se faire couronner par le Pape, est aujourd’hui murée. On la voit sous la colonnade du Bernin, près du kiosque à l’enseigne de l’Osservatore Romano : derrière se trouvent les quartiers de la Garde Suisse Pontificale, des deux côtés de l’ancienne rue devenue cour fermée.

Les deux chemins « français »

Si le voyage de Jérusalem fut longtemps (et redevient hélas) aléatoire pour le pèlerin chrétien, ceux de Compostelle et de Rome n’ont jamais cessé d’être fréquentés, le long de parcours relativement bien définis et aménagés – hormis peut-être au XIXe siècle et au début du XXe. À une époque où les personnes (et les idées, et les denrées) circulaient peu, ces deux chemins aux multiples embranchements ont construit l’Europe : ils étaient comme les artères d’une chrétienté recroquevillée dans ses bourgs et ses villages séparés par de grands espaces inhabités. En 1300, Rome n’avait plus que 20000 habitants ; elle reçut 2 millions de pèlerins, venus pour le premier jubilé !

Aujourd’hui, les groupes de pèlerins y arrivent par trains spéciaux, par car affrétés pour l’occasion ou par avions charters. Mais d’autres choisissent de renoncer au confort, à la vitesse et à la sécurité : des marcheurs de tous âges, aux motivations diverses, ascétiques ou sportives, religieuses ou culturelles, suivent le balisage mis en place avec le soutien du Conseil de l’Europe : intuition, reconnaissance du fait que ces marcheurs, de manière subtile, presque imperceptible, apportent des forces vives à la construction européenne ? Les autorités redécouvrent progressivement ces « itinéraires culturels et religieux » et l’UNESCO y reconnaît une partie du « patrimoine de l’humanité ».

Est-ce un hasard si les deux principaux de ces chemins se réfèrent à la France ou aux Francs ? Quatre grandes routes traversent la France et convergent dans le Camino Francés qui mène à Compostelle, tandis que la principale voie de pèlerinage vers Rome est appelée Via Francigena. La France est sillonnée de chemins sacrés : ceux qui viennent de plus loin au nord du continent et ceux que parcourent parfois simultanément, en sens opposé, entre Alpes et Pyrénées, les jacquaires et les romées. Au gré des raccourcis ou des détours, la route traditionnelle évolue et se ramifie entre les passages obligés que sont les ponts, les gués ou encore les cols : Roncevaux ou le Somport, sur le chemin de Compostelle ; le Grand-Saint-Bernard ou le Mont-Cenis, sur le chemin de Rome.

Le balisage de la Via Francigena n’est pas aussi évocateur que la coquille de Compostelle : « F » majuscule peint en rouge et bordé d’une indication de direction, ou flèches portant le dessin d’un pèlerin en marche. Les habitants ou les rares marcheurs que l’on croise aident à trouver son chemin ou un meilleur chemin. Hier, on cherchait à éviter les brigands ; aujourd’hui, le bord des routes à grand trafic et les banlieues industrielles. Hier comme aujourd’hui, le pèlerin prépare d’abord son itinéraire sur la base du témoignage oral ou écrit d’anciens pèlerins.

Le parcours de la Via Francigena

Le parcours « historique » de la Via Francigena est établi sur la base du récit de Sigéric, qui était arrivé à Rome en été 990 pour recevoir le pallium2 des mains du pape Jean XV. Un manuscrit de la British Library (réf. Cotton, Tibérius B 5) nous transmet la relation brève mais précise de son voyage de retour, de Rome à Cantorbéry. Sur une carte d’Europe, il suffit de tirer une droite entre Rome et Londres pour avoir l’esquisse de son parcours, très direct : après avoir franchi les Alpes par le col du Grand-Saint-Bernard, Sigéric est passé par Saint-Maurice, Lausanne, Pontarlier, Besançon, Bar-sur-Aube, Châlons-sur-Marne, Reims, Laon, Arras, Sombre, puis a traversé la Manche. Le Grand-Saint-Bernard, avec son fameux hospice, constitue le passage le plus difficile de la Via Francigena : la route, qui y culmine à 2469 m, est fermée plusieurs mois par année en raison de l’enneigement. Le chemin des pèlerins fut aussi celui des conquérants : ce passage a vu les éléphants d’Hannibal et les troupes de Napoléon. De là, on descend dans la vallée d’Aoste, puis on parvient dans le Piémont, en plaine. La Via Francigena traverse Pavie, qui abrite le tombeau de saint Augustin. À Plaisance, une bifurcation permet de rejoindre la Via Arelatensis, vers Compostelle (par Arles). La route de Rome traverse l’Apennin au col de Cise et atteint la Méditerranée à Luni, avant de s’éloigner de la mer en passant par Lucques, San Miniato, San Gimignano et Sienne.

À Sienne parviennent aussi les romées partis de Bologne (par Florence), sur une autre importante voie de pèlerinage, la Strada Regia Romana. À partir de Sienne, les bornes commencent à indiquer le nombre de kilomètres jusqu’à Rome, et le marcheur, enthousiaste ou découragé, ne cessera de scruter ces chiffres décroissants, au bord d’une route moderne appelée Via Cassia (comme son équivalent antique, dont la Via Francigena suit grosso modo le parcours). Le paysage est magnifique et les petites villes, telles Buonconvento, sont accueillantes. Avant Sienne, on parcourait le riant Chianti ; au sud de la ville, le paysage se fait plus aride mais offre à l’Italie son meilleur vignoble, celui du Brunello de Montalcino. Plus loin, déjà dans le Latium, on parviendra au lac de Bolsène, avec Montefiascone, et son vin blanc appelé « Est ! Est !! Est !!! ». Sur le chemin de Rome, vers 1100, l’évêque d’Augsbourg, Johann Fugger, avait envoyé un serviteur en reconnaissance, lui commandant d’écrire « est » (« il y en a ») sur la porte des auberges où le vin est bon. Celui de Montefiascone devait l’être spécialement : oui, oui, oui !

Auberges et hospices

L’anecdote vineuse de Montefiascone montre, si besoin était, que le voyage ad limina Apostolorum pouvait être agrémenté de plaisirs bien terrestres, déjà il y a neuf siècles. Les motivations religieuses et profanes étaient souvent mêlées et difficiles à séparer. Le pèlerinage était (est) d’abord une école, l’occasion de recevoir des grâces mais aussi d’accumuler souvenirs et impressions au fil des étapes. Rien de nouveau, avec les récriminations des pèlerins se plaignant d’être saignés à blanc par des aubergistes à Rome ou sur le trajet du voyage, et avec les accusations contre l’Église et le clergé qui « profitent de l’Année sainte pour s’enrichir ». Et, comme en retour, on enregistre depuis des siècles les plaintes des Romains « envahis » par les étrangers, parfois des filous – et le regret de clercs qui trouvent que les pèlerins jouent trop aux « touristes ».

Mais avec le temps, les us et les mœurs ont changé. Jadis, les basiliques majeures étaient ouvertes jour et nuit durant le Jubilé, les pèlerins dormaient où ils pouvaient, campant parfois sous les péristyles, et l’on venait à Rome voir non pas le Pape, mais la relique qu’il montrait à la foule, dans des ostensions solennelles : la Véronique, vera icona, le linge avec lequel fut essuyé le visage du Christ montant au Calvaire. Le retour des romées cheminant à pied fera-t-il renaître des traditions ? En créera-t-il de nouvelles ? On peut penser que la première Année sainte du IIIe millénaire verra la reconstitution d’un réseau de gîtes d’étapes, à l’instar de ce qui existe sur les chemins de Saint-Jacques.

Aujourd’hui, les romées, comme les jacquaires, utilisent internet pour s’échanger adresses et conseils : on apprendra ainsi comment prévenir ou soigner les cloques, insolations ou crampes musculaires. Jadis, à ces maux s’ajoutaient les blessures mal soignées, les parasites récoltés dans les auberges, les intoxications alimentaires, la malaria. Les hospices étaient aussi des hôpitaux – c’est le même mot. Il y en avait tout au long de la Via Francigena. On a déjà mentionné celui du Grand-Saint-Bernard, toujours en fonction, avec ses célèbres chiens de sauvetage. À Sienne, l’hôpital de la ville se trouvait face au Duomo et jusqu’il y a peu, les brancards des urgences parvenaient au bloc opératoire en passant sous des voûtes gothiques décorées par des peintres du Quatrocento.

De telles institutions étaient particulièrement nombreuses à Rome. Certes, la beauté et le prestige de la Rome des Papes est le produit des efforts réalisés en vue des Années saintes, la Ville éternelle ne cessant d’embellir ses églises et ses places, et de construire ponts et fontaines. Mais pour une ville qui, tous les 25 ans, voyait doubler, tripler, voire décupler sa population, presque tout au long de l’année, le principal souci fut de loger, de nourrir et, si nécessaire, de soigner les foules des pèlerins.

Parfois, des palais furent réquisitionnés, parfois aussi, on construisit des hospices près des églises : ainsi, à partir du jubilé de 1400, l’hospice germanique de Santa Maria dell’Anima, près de la place Navone. On institua des confraternités charitables3 : il y en eut des centaines durant le jubilé de 1600.

Parmi les saints de Rome, il y a bien sûr les martyrs, il y a également ceux qui s’illustrèrent dans l’accueil des pèlerins malades ou démunis. Au XVIe siècle, alors que la Réforme protestante tonnait contre le lucre, le faste et l’idolâtrie des jubilés romains, nombreux sont les pèlerins qui connurent la charité des saints Gaétan de Thiene (en 1525), Philippe Néri (en 1550, il fonde l’archiconfraternité de la Très Sainte Trinité, qui hébergera des centaines de milliers de romées) ou Camille Lellis (en 1575 et en 1600).

Le pèlerinage dans Rome

Si l’indulgence plénière du Jubilé était étendue à ceux qui mouraient en chemin et même à ceux qui ne parvenaient à Rome qu’après la clôture de l’Année sainte, les conditions normales pour l’obtenir étaient plutôt sévères. Arrivés à Rome, les pèlerins n’étaient pas encore au bout de leur joie – ni de leurs efforts. En 1300, les pèlerins devaient pendant trente jours d’affilée faire le tour des quatre basiliques – en tout, plus de 500 km de marche ! La Renaissance et la Contre-Réforme tendirent à diminuer les exigences relatives à la durée du séjour, mais augmentèrent la longueur du parcours. Le pèlerinage inclura trois autres basiliques : Saint-Sébastien, Sainte-Croix-en-Jérusalem et Saint-Laurent-hors-les-Murs. C’est le tour dit des sept églises (environ 25 km), institué en 1575 par saint Philippe Néri – de nos jours, cet ancien pèlerinage dans Rome a également retrouvé un discret balisage et ses adeptes.

Certaines dévotions devinrent universelles après être passées au creuset des Années saintes, rassemblements des chrétiens de tous les horizons. C’est le cas de la Via Crucis, pratique amenée de Jérusalem en 1400 par le bienheureux Alvaro de Cordoue, mais promue surtout par saint Léonard de Port-Maurice, lors du Jubilé de 1750. Ce prédicateur franciscain fit du Colisée un vaste sanctuaire, en y établissant les quatorze stations du Chemin de Croix. Elles y restèrent jusqu’aux fouilles archéologiques menées en 1930, sous l’œil de Mussolini. Le Pape Jean XXIII rétablit en 1960 cette tradition du Vendredi saint romain, née à Jérusalem et étendue après 1750 à l’Église universelle.

Quelques souvenirs du Grand Jubilé

Qu’il me soit permis, avant de conclure, de faire état de quelques souvenirs personnels. Je me rappelle un timide départ, sac au dos, dans Florence encore ensommeillée et déjà ensoleillée, le 28 août 2000. Je me rappelle aussi la première nuit, seul, dans une oliveraie près de San Donato : les grognements d’une laie suivie de trois ou quatre marcassins, les grelots de quelques chiens de chasse, les coups de feu des braconniers me firent prendre la prudente résolution de dormir dorénavant à couvert. Chemin faisant, j’ai passé devant nombre de vieillards qui prenaient le soleil, installés au bord du chemin – dans tel village, on avait placé à cette fin, tout au long d’une rue en pente, les fauteuils repliables d’un ancien cinéma. De Florence à Rome, je n’ai croisé aucun marcheur, mais les habitants des abords de la Francigena savaient tous où j’allais – je ne devais donc pas être le seul à y marcher – mais me demandaient par contre d’où j’étais parti : « Di dove arrivi ? »

« Pluie du matin réjouit le pèlerin » : le proverbe est menteur, il n’y a rien de plus pénible que de marcher, des heures durant, avec chaussures et vêtements mouillés. J’eus de la chance : un seul jour pluvieux, orageux même. Éclairs, tonnerre, foudre : fallait-il m’accroupir ou m’allonger par terre (sous une pluie battante), comme le conseillent les almanachs ? Non : un peu de peur, un peu de risques, quelques prières aussi – comme ont dû en faire tous les voyageurs, avant notre époque où les automobiles et les wagons offrent la protection de leur « cage de Faraday » – et me voilà à Sienne, fourbu, presque incapable de marcher. J’avais été bien inspiré d’y prévoir une journée de repos, la seule de ce voyage. Le Campo de Sienne est recouvert de terre ocre : pour l’année 2000, il n’y aura pas que les deux courses traditionnelles de chevaux (les 2 juillet et 15 août), mais une troisième, il Pallio del Giubileo. En clopinant, je vais jusqu’au Dôme, revoir le célèbre pavement aux Sibylles et lire sur la façade l’inscription datant du premier Jubilé :

Annus centenus – Romæ semper est iubilenus.
Crimina laxantur – cui pœnitet ista donantur.
Hoc declaravit – Bonifacius et roboravit.

(« L’an séculaire à Rome est toujours jubilaire. Les griefs sont déliés : à qui se repent, cela est donné. Voilà ce que Boniface a déclaré et mis en force. »).

Sur ce chemin, commencé au Dôme de Florence et avec un premier arrêt dans la très belle église San Miniato al Monte, deux autres sanctuaires sont restés dans ma mémoire. Près de Montalcino, un détour par l’église romane Sant’Antimo, fondée par Charlemagne, m’a permis d’entendre les vêpres chantées en latin par une jeune communauté monastique – elle fait revivre ce sanctuaire d’albâtre, abandonné depuis des siècles. Et non loin de Rome, dans l’étrusque Sutri, j’ai pu entrer dans une église rupestre : les parois d’une grotte aménagée en chapelle portent les fragments de fresques très anciennes, où sont représentés quelques romées, avec leur équipement.

Sur mon dos, le sac est lourd, trop lourd. Qui chemine à pied ne doit prendre que le minimum et n’a pas le loisir d’accumuler des souvenirs de vacances – je n’en ai ramené qu’un : la longue épine noire et blanche d’un porc épic, trouvaille curieusement fréquente le long de la Via Cassia. Mais il est un domaine où il ne faut pas craindre un excès de charge : l’eau. Dans les villages, on s’arrête au bar, et la chaleur permet d’avaler sans difficulté una lemonsoda coupée de presque un litre d’eau gazeuse : rien de plus désaltérant ! Les fontaines sont rares ; à l’entrée d’un village, je vois une source diffamée par l’affichage d’un arrêté municipal, la prétendant non potable. « Ma no, è buona, è buonissima ! » m’assure un automobiliste, venu là pour remplir de cette eau minérale une douzaine de bouteilles de plastique. Son épouse affirme que le maire est un poltron, qui veut se couvrir contre tout risque de plainte. Lâchetés, superstitions de notre temps !

La nature du chemin varie souvent. Parfois, je foulais les galets serrés et glissants d’un chemin médiéval, parfois les dalles lisses d’une voie romaine. Une certaine mélancolie m’envahissait sur tel tronçon où l’antique Via Cassia devenue Francigena est à peine visible sous les herbes et entre les ronces, qu’il faut écarter pour pouvoir passer là où jadis l’une des « autoroutes de l’Europe » avait son tracé. J’étais songeur, aussi, quand parmi les ruines romaines bordant la Cassia je suis tombé sur des bains thermaux en plein air, totalement libres d’accès. Là, près de Viterbe, il faisait bon se mêler à la foule bon enfant venue des alentours, pour profiter de l’eau chaude, sulfureuse, accumulée dans des vasques rustiques plus modestes que les piscines de l’Antiquité !

Rome !

Au sommet d’une côte, en pleine nature, je lis « ROMA » sur le bord de la route. Je venais de quitter la province de Viterbe, pour entrer dans celle de Rome. La joie que je ressentais s’accrut encore le jour où j’atteignis la limite de la très vaste commune de Rome. Dès lors, les plaques d’égout sont marquées d’un fier et antique « SPQR », Senatus Populus Que Romanus, tout comme les fontaines très laides mais typiques de la ville, déjà dans les avant-postes de sa banlieue. J’y suis arrivé, donc : vais-je prendre un bus, un taxi ? Non, j’écarte cette tentation : ce sera ad limina Apostolorum, jusqu’au tombeau de Pierre. Il me faudra encore plusieurs heures de marche avant de voir le dôme de Michel-Ange, mais je longeais déjà, juridiquement parlant, les murs du Vatican, à Santa Maria di Galera. Ce lambeau des États pontificaux est un grand domaine extra-territorial où sont implantées les antennes de Radio-Vatican. Je vois de loin, par-dessus les murs, un pylône en forme de grande croix, au pied duquel on a érigé une statue de l’archange Gabriel, saint patron de la radiodiffusion !

Un peu plus loin, au km 12 de la Cassia, je parviens au lieu-dit La Storta, qui dans l’Antiquité était le dernier relais avant Rome, sur cette voie. Là, un soir de novembre 1538, saint Ignace de Loyola, qui se rendait à Rome en suivant la Via Francigena, eut une vision du Crucifié. La chapelle qui se dresse là, reconstruite en 1700 puis en 1944, fut encore une fois restaurée lors de l’Année sainte 1983. Dans Rome, maintenant toute proche, se trouvent bien d’autres souvenirs du fondateur de la Compagnie de Jésus. Il est bon, avec cette chapelle, de commencer déjà le pèlerinage dans Rome, ville de la communion des saints. La Storta est encore en dehors du périphérique, le Grande Raccordo Annulare, mais en une quasi continuité urbaine avec la ville.

Au fur et à mesure que croissent mon impatience et une certaine joie, le chemin se fait plus désagréable : il me faut progresser, frôlé par des automobiles, le long d’une route, dangereuse car étroite ; celle-ci atteint finalement le tracé de l’antique Via Triumphalis et en prend le nom évocateur. Jusqu’au Montjoie, cette entrée triomphale se fait à travers une interminable et laide banlieue, par des faubourgs ennuyeux, que je vois à peine, l’œil rivé sur le caniveau servant de chemin, rempli d’ordures.

Une certaine joie, mais comme abstraite : tant que durera cet état de choses, il serait vain de conseiller au visiteur séjournant à Rome d’aller au-delà du Montjoie. Méconnaissables, défigurés, les derniers kilomètres de la Via Francigena ne sont évocateurs et riches d’émotions que parce qu’ils sont l’aboutissement d’un long et beau chemin. Ceux qui à Rome, sans avoir suivi durant des jours ou des semaines le parcours de la Francigena, voudraient marcher sur la trace des pèlerins des siècles passés feront mieux de faire leur chemin dans la ville, en suivant le circuit des sept églises. Là, d’une basilique à l’autre, en passant et repassant les portes de la ville et les ponts du Tibre, on trouvera l’essence du pèlerinage romain.

Car Rome n’a pas « un » centre, comme le serait le tombeau de saint Jacques à Compostelle ou le Sépulcre vide du Christ à Jérusalem. Rome « est », comme telle, le centre dynamique de la chrétienté, d’où repartent tous les chemins. Vers le nord, il y a celui qui mène jusqu’à la pointe d’un bastion jeté dans l’Atlantique – le Finis-terre de Compostelle, l’Extrême-Occident. Vers le sud, la Via Appia conduit aux ports grecs du sud de l’Italie, et de là, aux Échelles du Levant et au berceau de la Foi : la Terre Sainte, Jérusalem. Sainte Brigitte de Suède, proclamée co-patronne de l’Europe durant le Grand Jubilé, a accompli durant sa vie ces trois pèlerinages ; elle voulut finir ses jours non pas de retour dans son royaume glacé, mais au cœur du monde chrétien, à Rome. Le Pape polonais, pèlerin de Compostelle, de Terre Sainte et de cent autres lieux, a fait de même, depuis le jour de 1978 qui signifia son établissement à Rome.

Le pèlerinage de la Via Francigena est en plein développement, sur le modèle du chemin de Saint-Jacques : il est maintenant possible d’obtenir des lettres de créances et, pour qui a fait le chemin au moins à partir d’Acquapendente (à un peu plus de 150 km de Rome), un certificat de pèlerinage, à l’instar de la fameuse Compostela. Parmi quelques autres encore, ces quatre sites internet méritent une visite :

www.francigena.ch/fra/friends

www.giovannicaselli.com/francigena

www.viafrancigena.com

www.via-francigena.it

On y trouve informations historiques et conseils pratiques, ainsi que les adresses des principales associations de romées.

* Ancien membre de l’Institut suisse de Rome, diplômé de l’école vaticane de paléographie, a soutenu en 1997 une thèse de doctorat consacrée au poète latin Prudence. Publications : en 1999, aux éditions Ad solem, Les Portes saintes. Été 2003 aux Éditions Universitaires de Fribourg : Les sept Passions de Prudence. Introduction générale et commentaire ; en collaboration avec Jean-Michel Roessli et Otto Wermelinger, Saint Augustin : africanité et universalité. Actes du colloque international Alger-Annaba 1–7 avril 2001.


  1. Vie Nouvelle, 40, 7. « Romieux », « roumieux » ou « romée » : de là vient le prénom Roméo !
  2. Sur l’origine et la signification de cet insigne liturgique, cf. Kephas nº 4 (2002), p. 141.
  3. En 1890, Francesco Crispi supprima ces institutions (elles étaient alors 190), au motif que les particuliers ne pouvaient légalement faire œuvre d’assistance ou de bienfaisance sans l’approbation de l’État. Certaines survécurent en tant qu’associations ecclésiastiques dépendant canoniquement de l’évêque du lieu. En 1988, la Cour constitutionnelle finit par déclarer anticonstitutionnelle la « loi Crispi » et certaines confraternités se reconstituèrent. Dix ans après, elles étaient au nombre de 68.