Juillet–Septembre 2003

L’Église latine et l’Orient à travers la figure du cardinal Eugène Tisserant (1884–1972)

Frédéric-Pierre Chanut*

Les 23 et 24 novembre 2002, l’Institut catholique de Toulouse consacrait un colloque international à « une grande figure de l’Église, une grande figure française », le cardinal Eugène Tisserant, ambition élevée et en partie inédite. Divers aspects furent donc négligés et laissés à des initiatives futures dont cette rencontre se voulait le ferment. Trois axes principaux avaient été retenus.

L’évêque

Le clergé italien, conduit par l’actuel ordinaire, était représenté en masse pour rappeler les engagements diocésains du cardinal qui fut évêque de Porto Santa-Rufina et d’Ostie. Sous son épiscopat (1946–1966), ce diocèse, né en 1120 de l’union de deux antiques territoires diocésains, connut un essor important. Ses qualités de pasteur furent soulignées de manière presque hagiographique par l’ancien chancelier du diocèse, Mgr A. Alfonsi, et le contexte de la reconstruction d’après-guerre remis en perspective de manière académique par deux universitaires. Dans les années trente déjà, la croissance démographique de cette région à l’ouest de Rome est remarquable ; elle s’explique par l’effet conjugué de trois causes : l’accroissement naturel, le glissement des habitants de Rome et la politique de bonification foncière du gouvernement fasciste qui attira des paysans du Latium et du Mezzogiorno. Il en résulte de la part du pasteur une volonté d’encadrer les fidèles au nombre croissant : donner des prêtres, construire des églises et achever la cathédrale.

Ce contexte de modernisation accélérée met en valeur les capacités d’adaptation du prélat français qui appartient à une génération plus disposée à considérer sans hostilité le monde extérieur à l’institution ecclésiale. Ces changements profonds sont un écho de la sécularisation qui affectait L’Église des « Trente Glorieuses ». Cet épiscopat ne doit pas être dissocié de l’évolution de la démocratie chrétienne italienne de laquelle il ne cacha jamais sa proximité et qui trouva toujours à Porto Santa-Rufina une majorité confortable.

L’homme de la Curie

Le Cardinal Silvestrini, Préfet émérite de la Sacrée Congrégation pour les Églises orientales, avait fait le déplacement en grand apparat pour donner un témoignage très diplomatique de l’activité curiale du Lorrain. Cette intervention sans surprise n’aborda malheureusement pas la question des carnets secrets qui n’ont cessé d’intriguer les historiens.

Les connaissances linguistiques de Mgr Tisserant – qui lui valurent le surnom de « Pentecôte vivante » – et son intérêt pour les études bibliques le conduisent tout naturellement à se passionner pour l’Orient. En 1913, il est même sollicité pour enseigner les langues orientales à l’Institut catholique de Paris par Mgr Baudrillart. C’est le Préfet de la Congrégation pour les Églises orientales qui fut au centre des débats. Le fonctionnement de cette institution n’est pas simple mais il fut mis en valeur avec clarté par Mgr G. Croce, archiviste aux Archives vaticanes. Sœur M.-T. Desouche (Institut catholique de Toulouse) et J. Yacoub (Université catholique de Lyon) ont tenté de dresser le tableau touffu des relations entre le cardinal et respectivement l’Église syro-malabare et l’Église nestorienne, tout à fait méconnues de l’auditoire. Il pose un regard lucide sur les chrétiens orientaux sans perdre de vue l’unité de l’Église mais il reste profondément pessimiste tant les situations politiques sont fragiles et compliquées par les rivalités confessionnelles occidentales au Levant (Français catholiques contre Anglais protestants). La formation des prêtres maronites, par exemple, est une de ses préoccupations constantes parce qu’elle est le vecteur de la transmission de la foi chrétienne sur la terre du Christ. En Orient, la mission et l’influence politique restent, pour Tisserant, intrinsèquement associées sans tenir tout à fait compte de l’encyclique de Benoît XV de 1919 plus distante des questions idéologiques. Cette opinion le distingue d’ailleurs de Mgr Baudrillart.

Le Français

Ses rapports avec les diplomaties internationales montrèrent un « Français complet » profondément attaché à la République, sans doute à cause de cette blessure profonde que constituait le statut de l’Alsace-Moselle entre 1870 et 1918 pour ce Lorrain exilé. Ordonnateur des cérémonies françaises à Rome, informateur du Quai d’Orsay et médiateur pour la République, Tisserant était le meilleur représentant des intérêts de la France au Vatican.

La France honora d’ailleurs ce prince de L’Église en lui procurant un siège à l’Académie française sans que le prélat comptât entreprendre une quelconque campagne, ce qui allait à l’encontre des usages établis. Il dut donc faire une cour discrète mais réelle auprès de certains Immortels parmi lesquels il ne comptait pas que des amis. Quelques traits de son caractère entier parfois emporté apparurent ainsi au détour des communications, faisant du cardinal un homme conscient de ses mérites comme le montrent la cérémonie de ses 80 ans et son goût pour les fastes liturgiques, et de son rôle déterminant dans les affaires ecclésiastiques surtout à partir de 1964 où il est le doyen du Sacré-Collège.

C’est dans sa correspondance que ces éléments sont les plus visibles. Daniel-Rops, Guitton, d’Ormesson ne sont pas les moindres de ses informateurs. Ses relations avec son confrère dans l’épiscopat le cardinal Baudrillart révèlent une certaine distance et des divergences sur les objectifs de l’Église d’Orient. Elles reposent sur une conception politique inséparable d’une vision plus surnaturelle de sa mission. Tisserant ignore les analyses économiques, en homme de sa génération épargné par les écoles marxistes, mais la peur du communisme dans les années 1936–1937, très présente, montre la suprématie de la question politique sur le reste des modèles explicatifs. Baudrillart reste prisonnier d’une conception ancienne – datant du XIXe siècle – des relations internationales : pour lui, elles demeurent le « concert des nations civilisées ».

Aux heures plus sombres de notre histoire, le cardinal semble fidèle à son engagement républicain mais manifeste un certain réalisme. C’est ce que Mme Guinle-Lorinet de l’Université de Pau a souligné à propos du régime de Vichy en présentant Mgr Tisserant comme le médiateur de la France légitime et gaulliste. La confrontation de cette personnalité forte avec celle du fondateur de la résistance constituait l’essentiel de la communication d’A. Larcan, président du conseil scientifique de la Fondation Charles De Gaulle.

Le clivage de la génération peut apparaître comme un fil conducteur original pour appréhender l’histoire de L’Église au XXe siècle à travers les figures très marquées de Baudrillart et Tisserant, symboliques des transformations de l’institution.

La clôture des débats revint à M. Jean-François Soulet (Université de Toulouse II – Le Mirail, co-organisateur de ce colloque), responsable du groupe de recherches en histoire immédiate. Il souligna l’aspect novateur et forcément incomplet de cette journée et demie de débats que l’abondance des sources disponibles, à condition de toutes les exploiter, devrait permettre de poursuivre.

La curiosité de l’amateur et du croyant a dû se satisfaire d’un éloge de cet ingénieur polyglotte de la diplomatie vaticane.

* Enseigne l’histoire dans le secondaire à Toulouse, chargé de cours en Histoire médiévale à la Faculté Libre des Lettres de l’Institut catholique de Toulouse.