Octobre–Décembre 2002

Courrier de Noël

Abbé Bruno Le Pivain

Ce quatrième numéro de Kephas vous parvient à l’approche de Noël. Le troisième avait pris un certain retard. Avec vous, nous regrettons ce contretemps. Des renforts efficaces se sont généreusement présentés avec l’installation de la revue en Anjou. C’est l’occasion de remercier Mgr Jean-Louis Bruguès, évêque d’Angers, de l’accueil chaleureux réservé à Kephas.

Faire le point

Au terme du premier « exercice », l’heure est venue de faire le point sur le chemin parcouru et d’envisager l’avenir. Vous trouverez dans ce numéro quelques extraits du courrier reçu; certains d’entre vous se reconnaîtront. Cette correspondance est certes encourageante. Elle reflète le réel climat d’enthousiasme et d’amitié qui accompagne notre initiative depuis le début, en même temps qu’elle précise vos souhaits. Elle ne doit pas cacher les manques, ni laisser ignorer les attentes pas encore satisfaites. On pense par exemple à cette « formation permanente » chrétienne, pour la vie sacramentelle et la transmission ou l’approfondissement des connaissances de la foi, ou à une amélioration des pages plus spécialement consacrées à l’art ou la littérature.

Ainsi que nous l’a suggéré le Cardinal Castrillón Hoyos, et en tenant compte des possibilités de pagination, la charte de Kephas sera rappelée, sous la forme qui conviendra, au fil des trimestres. Cette charte permet à tous, lecteurs et rédacteurs, de garder et d’approfondir l’objectif et l’esprit de la revue. Il ne s’agit pas de contraindre l’expression, mais de tenir le cap, ou l’azimut – les spécialistes disent « la ligne éditoriale » –, d’affermir la colonne vertébrale de l’ensemble pour asseoir une vraie liberté de ton, laquelle doit favoriser, avec la variété des interventions, ces échanges critiques qui sont le sel de la vie, quand la bienveillance y tempère le sens critique et que la courtoisie y éduque la hardiesse.

Au fil des numéros, Kephas doit assurer sa cohérence interne et façonner sa personnalité. Le champ qui s’ouvre est immense, on y avancera au pas de la Providence, sérieusement puisque l’enjeu n’est pas anodin, légèrement parce que la vie est trop courte pour qu’on y pontifie (même si, sans flagornerie, l’approbation des vrais pontifes, dont vous voyez les signatures dans les colonnes de Kephas, n’est pas indifférente pour une œuvre d’Église).

Pour l’heure, 2003 verra s’ouvrir différents chantiers. Celui qui concerne l’enseignement catholique vous est présenté par Pierre Gardeil dans ce numéro. Il est superflu d’en souligner l’opportunité et l’actualité. Puisse-t-il apporter une contribution éclairante à tous ceux qui œuvrent en ce domaine.

Signalons ici qu’Henri Tincq a volontiers accepté de deviser avec Pierre Gardeil pour un entretien qu’on prévoit enlevé et cordial. Nous tenons à ces échanges, tonifiants et savoureux.

La réception de Vatican II

D’autre part, trois articles ponctuent la quarantième anniversaire de l’ouverture du Concile Vatican II. Ceux de l’abbé de Servigny et de Yves Chiron mettent en perspective cet événement marquant de la vie de l’Église pour l’époque actuelle, d’un point de vue théologique pour le premier, d’un point de vue historique pour le second. L’abbé Jacquemin, quant à lui, analyse un élément particulier de ce Concile à la lumière de la Tradition de l’Église, ainsi que nous y invite de façon pressante le Saint-Père.

Dans la Lettre Apostolique Novo millenio ineunte, Jean-Paul II exprime son souci de Pasteur universel à ce sujet :

« Chers frères et sœurs, quelles richesses le Concile Vatican II ne nous a-t-il pas données dans ses orientations ! C’est pourquoi, en préparation au grand Jubilé, j’avais demandé que l’Église s’interroge sur la réception du Concile1. Cela a-t-il été fait ? Le Congrès qui a eu lieu au Vatican2 a été un moment de cette réflexion, et je souhaite qu’il en ait été de même, d’une manière ou d’une autre, dans toutes les Églises particulières. À mesure que passent les années, ces textes ne perdent rien de leur valeur ni de leur éclat. Il est nécessaire qu’ils soient lus de manière appropriée, qu’ils soient connus et assimilés, comme des textes qualifiés et normatifs du Magistère, à l’intérieur de la Tradition de l’Église. Alors que le Jubilé est achevé, je sens plus que jamais le devoir d’indiquer le Concile comme la grande grâce dont l’Église a bénéficié au vingtième siècle : il nous offre une boussole fiable pour nous orienter sur le chemin du siècle qui commence. »

La question « Cela a-t-il été fait ? » mérite de nous retenir. Il faut, pour en prendre la mesure, relire le texte de Tertio millennio adveniente auquel Jean-Paul II se réfère ici, et où il invitait les chrétiens à un examen de conscience préparatoire au grand Jubilé. Ce passage nous oriente aussi sur les « richesses » évoquées par le Saint-Père. Il nous rappelle enfin que nous ne sommes pas dans cette affaire de simples spectateurs, ou des critiques vigilants, mais des acteurs conviés à la conversion :

« L’examen de conscience ne saurait omettre la réception du Concile, ce grand don de l’Esprit Saint à l’Église au déclin du deuxième millénaire. Dans quelle mesure la Parole de Dieu est-elle devenue plus pleinement l’âme de la théologie et inspire-t-elle toute l’existence chrétienne, comme le demandait la constitution Dei Verbum ? La liturgie est-elle vécue comme « source et sommet » de la vie ecclésiale, selon l’enseignement de la constitution Sacrosanctum Concilium ? Voit-on s’affermir, dans l’Église universelle et dans les Églises particulières, l’ecclésiologie de communion de la constitution Lumen gentium, en donnant la place qui convient aux charismes, aux ministères, aux diverses formes de participation du peuple de Dieu, sans pour autant se prêter à un « démocratisme » et à un sociologisme qui ne respectent pas la vision catholique de l’Église ni l’authentique esprit de Vatican II ? Il y a aussi une question vitale, celle du style des rapports entre l’Église et le monde. »

Comme on le voit, la matière est ample; nous y reviendrons largement, soit en étudiant tel texte, telle question particulière (ici, le « subsistit » dans la constitution Lumen gentium), soit en abordant telle notion aujourd’hui controversée, comme la Tradition, le Magistère etc… Ce travail devrait nous aider à démêler, toujours dans le rayonnement de la Chaire de Pierre, l’enseignement réel de ces textes, des interprétations parfois « hétéroclites » qu’on a pu en produire, ou des intentions qu’on leur prête, au nom d’un « esprit du Concile » ici vilipendé avec persévérance, et là célébré avec une ferveur jalouse.

Encore faut-il se garder de tout préjugé idéologique, de façon à voir les documents eux-mêmes, dans leur littéralité, « comme des textes qualifiés et normatifs du Magistère, à l’intérieur de la Tradition de l’Église » – donc avec les différents degrés d’autorité correspondants –, et non a priori comme une rupture, ainsi que pourrait le suggérer une vision sociologique de l’Église, qui interdit un véritable accès au texte magistériel, sous l’influence des magistères de substitution que sont trop souvent l’opinion, les médias, ou parfois les « tendances » ou « courants » particuliers.

Nous reviendrons plus en détail sur les carences de cette analyse dialectique de l’Église qui applique au Corps mystique du Christ les critères mondains de la science politique, valable en son domaine particulier. Trop souvent en effet, comme le relevait le Cardinal Ratzinger en juillet 1988, « le second concile du Vatican n’est pas abordé comme une partie de l’ensemble de la Tradition vivante, mais comme la fin de la Tradition et un redémarrage à zéro », soit qu’on le dénonce, soit qu’on s’en félicite. N’est-ce pas encore Jean-Paul II qui, évoquant le « patrimoine de pensée de Pie XII », rappelait que « dans l’histoire de l’Église, le « vieux » et le « neuf » sont toujours étroitement mêlés. Le « neuf » croît sur le « vieux », le « vieux » trouve dans le « neuf » une expression plus accomplie. »3

Culture ?

Un troisième champ d’investigation se présente à nous. Il n’est pas annexe, loin de là. Il est même tout aussi essentiel que les deux précédents; la lumière toute proche de l’Incarnation nous dit pourquoi. On a coutume de prétendre que, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, l’Église a « perdu » la classe ouvrière, malgré la générosité de tant de ses serviteurs et la fermeté éclairée, par exemple, d’un Léon XIII. On peut en tout cas avancer que la deuxième moitié du XXe siècle, avec la sécularisation des pays d’ancienne chrétienté, a consommé le divorce entre l’Église et la culture.

Ne nous y trompons pas : il n’y aura pas de « nouvelle évangélisation » sans un investissement généreux dans ce qui fut au cœur de la vie de l’Église pendant des siècles. Dans un message lu le 18 novembre à la Conférence épiscopale italienne, Jean-Paul II plaide pour que soit donnée « une dimension culturelle plus intense et plus incisive à l’évangélisation ». On sait l’insistance, peut-être plus marquée encore ces derniers temps, avec laquelle le Saint-Père martèle cette exigence. Ainsi s’exprimait-il le 20 mai 1982, dans la Lettre autographe de fondation du Conseil pontifical de la culture : « Dès le début de mon pontificat, j’ai considéré que le dialogue de l’Église avec les cultures de notre temps était un domaine vital dont l’enjeu est le destin du monde en cette fin du XXe siècle. Car il existe une dimension fondamentale, capable de consolider ou de bouleverser dans leurs fondements les systèmes qui structurent l’ensemble de l’humanité, et de libérer l’existence humaine, individuelle et collective, des menaces qui pèsent sur elle, cette dimension fondamentale, c’est l’homme dans son intégralité. Or l’homme vit d’une vie pleinement humaine grâce à la culture. » Au début du nouveau millénaire, il rappelle encore la nécessité de « l’attention à l’égard des différentes cultures dans lesquelles le message chrétien doit être introduit, de sorte que les valeurs spécifiques de chaque peuple ne soient pas reniées, mais purifiées et portées à leur plénitude. »4

Comment évoquer telle période de l’Église sans suggérer un style architectural, une pièce de musique, un âge de la peinture, une œuvre littéraire, le foisonnement, pour tout dire, l’éclosion toujours nouvelle d’une vie de l’âme qui s’exprime de mille manières pour rejoindre son Créateur et Rédempteur, à travers l’infinie variété de ses œuvres, quand la sécheresse du discours se dérobe devant l’indicible ?

« Dans votre lumière, nous voyons la lumière. » (Ps 36, 10) Le langage de la foi ne peut certes se passer du concept intelligible, d’où les « symboles » de la foi. Mais l’objet de la foi dépasse infiniment le concept, puisqu’il est le Verbe, duquel viennent les concepts. Il est le Verbe Incarné, qui leur donne vie et corps. L’article de Pierre Gardeil dans le deuxième numéro de Kephas, l’étude en trois volets d’une dominicaine du Saint-Esprit sur la « Trinité de Roublev » l’illustrent, chacun à leur manière. Noël : la religion chrétienne est essentiellement religion de l’Incarnation. La culture doit retrouver, dans la lumière de l’Incarnation, le goût de la « Beauté si ancienne, Beauté si nouvelle »5 qui donne son sens à la nature.

Dans la mesure de ses moyens, Kephas s’attachera résolument à rechercher cette dimension vitale du christianisme.


La question de l’enseignement catholique, l’approfondissement des textes de Vatican II, et du Magistère en général, dans le cœur de l’Église, une approche catholique de la culture à travers le monde et l’histoire : au-delà de l’intérêt particulier de chacun de ces aspects, ce sont leurs correspondances qui sont fécondes. Le mystère de l’Incarnation donne la clé de cette nécessaire interaction entre foi et culture : « Le Verbe était la Lumière véritable qui éclaire tout homme; Il venait dans le monde… » (Jn 1, 9)

Bon et beau Noël, chers amis lecteurs, dans la lumière du sourire de l’Enfant-Dieu.


  1. Lettre Apostolique Tertio millenio adveniente, du 10 novembre 1994.
  2. Congrès international sur la mise en œuvre de Vatican II, 27 février 2000.
  3. Lettre Apostolique Tertio millennio adveniente, nº 18.
  4. Jean-Paul II, Lettre Apostolique Novo Millennio ineunte, 6 janvier 2001, n. 40.
  5. Saint Augustin, Confessions, X, 27.