Octobre–Décembre 2002

« L’Icône des icônes »

Une dominicaine du Saint-Esprit

« C’était au plus chaud du jour », précise la Bible, qu’Abraham reçut ses mystérieux visiteurs (Gen 18, 1). « L’œuvre d’Andreï Roublev », elle aussi, « se situe au zénith d’un long parcours. Elle est le fruit mûr d’un développement théologique et iconographique au sein de la tradition de l’Église orientale, qui remonte au début du christianisme. » (Gabriel Bunge o.s.b) Elle marque un apogée exceptionnel en tous ordres.

Un apogée exceptionnel

Dans la vie de Roublev, cette œuvre est la dernière. Peu de temps après son achèvement, il mourait au monastère Andronikov de Moscou (transformé de nos jours en Musée Roublev, cf. P.V. 1 p. 9). Elle constitue donc son testament spirituel et artistique. Quand il peint cette Trinité, il est dans la plénitude de ses dons naturels et surnaturels. (G.B. p. 54)

Quant à ses talents de peintre, ils ont été formés par un maître, Théophane le Grec, tandis que l’iconographie russe se trouvait dans sa plus belle période de gloire et de fécondité, après avoir reçu l’héritage de Constantinople et formé une école propre, avec son caractère et son style.

Quant à la vie religieuse, de même que l’œuvre de Fra Angelico, à Florence, à la même époque, plonge ses racines dans la restauration de l’observance régulière due au zèle de Saint Antonin des conseils, de Sainte Catherine de Ricci, de Savonarole, de même l’Icône de Roublev couronne un puissant courant de la grâce. Si la « nature ne fait pas de saut », la grâce, elle aussi, agit le plus souvent dans la discrétion, respectant les rythmes et les conditions de toute croissance. La Providence avait envoyé saint Serge. Et c’est à partir de la communauté fondée par lui que se développa le grand monastère, la Laure, dédié à la Sainte Trinité, qui devint le centre spirituel de la grande principauté de Moscou.

Considérons, maintenant, la situation du point de vue de l’Église universelle. Il est important de comprendre que l’approfondissement théologique des mystères de la Foi, et d’abord du premier d’entre eux, a commencé dès les temps apostoliques. Ce n’est pas sans raison que saint Jean porte le titre de « Théologien ». Quant à saint Paul, les formules trinitaires, splendides, abondent sous sa plume. Voici celle que la liturgie a choisie pour la messe votive en l’honneur de la Sainte Trinité : « Vivez en paix et le Dieu de la charité et de la paix sera avec vous. La grâce du Seigneur Jésus-Christ, l’amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous tous ! » (II Cor 13, 11–13)

À l’époque patristique, la réflexion se concentre sur le Mysterium Trinitatis et atteint son âge d’or au IVe siècle, où sévit l’hérésie arienne ! Le mot « Trinité »- contraction de « Tri-Unité » c’est-à-dire Un seul Dieu en Trois Personnes – ne se trouve pas dans l’Écriture, mais « il a été forgé par l’Église dès le début quand Elle a voulu désigner cette profondeur du mystère intime de Dieu, soulever un peu le voile cachant la Déité ».1 L’Évangile, par contre, donne la formule trinitaire du baptême : « Baptisez-les au Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. » (Mt 28, 18–20). Les grands Conciles (Nicée, Constantinople, Ephèse…) portant sur la divinité du Christ et du Saint-Esprit, et sur la Theotokos, projettent au long du premier millénaire la lumière de leurs définitions dogmatiques sur toute l’Église, la pourvoyant des assises théologiques nécessaires au développement de sa doctrine trinitaire et de sa prière liturgique. La première église d’Occident dédiée au mystère de la Trinité est construite au Xe siècle à la pointe orientale de l’île Saint-Honorat de Lérins, sans doute à l’emplacement d’un ermitage (cf. D.A. p. 90, note 2) tandis que la récitation quotidienne de l’Office divin, en particulier de ses hymnes, permet aux moines de goûter cette manne spirituelle.

Quant à l’iconographie, la Rencontre de Mambré est considérée, dès les premiers siècles, comme un événement privilégié par les chrétiens. Si l’art n’ose encore exprimer dans son propre langage la signification de cette scène vétéro-testamentaire, la fréquence et la constance de ses représentations attestent l’importance qu’on lui reconnaît. Une question pratique se pose alors : l’art a-t-il le droit d’orienter la lecture du récit biblique dont la théologie perçoit la portée, ou faut-il laisser les fidèles aux limites de leur propre contemplation ? Autrement dit, l’art doit-il s’en tenir au sens littéral de l’Écriture ou peut-il en faire pressentir les sens figuratif (ou typologique), anagogique et eschatologique ? Nous touchons ici à un problème plus large et à ses répercussions : celui des différents sens de l’Écriture. S’il est permis de commenter l’Écriture Sainte par la plume, pourquoi serait-il interdit de le faire par le pinceau ? Certes, la fonction première de l’art consiste en la louange de Dieu. Mais, peu à peu, il a pris conscience de sa mission évangélisatrice, didactique. L’art, messager du Beau, est indissociablement messager du Vrai. Il lui revient d’aider les hommes à entrer dans la Lumière Révélée en conduisant leur regard spirituel au-delà de la lettre.

À l’époque de Roublev, ce long cheminement touchait à son terme, en ce qui concerne la Philoxénie d’Abraham. Il ne restait qu’un pas à franchir (mais c’était un pas de géant, un pas de saint…) pour arriver à l’expression plénière du sens prophétique de la mystérieuse Rencontre. Et c’est Roublev qui va le franchir.

Précisons maintenant les grandes étapes de ce développement de l’art, touchant la scène biblique de la Genèse. Ce que Roublev y ajouta de sublime paraîtra alors en toute clarté.

« Mysterium Trinitatis »

Les nombreuses icônes de l’Hospitalité d’Abraham se ressemblent à première vue. Mais un regard approfondi révèle des inspirations de niveaux bien différents. Ces niveaux, du reste, ne s’excluent pas ; ils se superposent, et c’est ce qui explique la richesse, la variété et la densité du regard que nous pouvons poser sur l’Icône des Icônes. En celle-ci, en effet, Roublev a traduit les interprétations antérieures dans le respect absolu de la tradition iconographique, avant d’ouvrir, par son génie propre, cette Rencontre de Mambré sur l’éternité.

En dehors de la toute première représentation de cet épisode biblique (Catacombes Via Latina IVe siècle), les plus anciennes, qui remontent aux origines mêmes de l’art chrétien, font toujours partie d’un ensemble : soit d’un cycle complet de l’Ancien Testament (comme à Sainte Marie-Majeure, dans la 1ere moitié du Ve siècle), soit d’un thème à plusieurs illustrations (thème du sacrifice autour de l’autel à Ravenne, milieu du VIe siècle). Leur caractère historique est donc prioritaire et majeur. Le mystère de la signification des trois anges n’est pas levé par l’iconographie. Trois anges rendent visite à Abraham… L’interprétation iconographique est strictement angéologique. Il s’agit essentiellement de l’Hospitalité d’Abraham. Cependant les artistes représentent les trois anges de façon identique, bien que l’Écriture ne précise rien à ce sujet. Cet usage suggère qu’une interprétation trinitaire est déjà discrètement à l’œuvre.

Très vite, de légers indices dans les gestes ou les objets soulignent l’importance de l’ange central. Peu à peu l’identification de cet ange au Christ s’imposera. C’est cette interprétation christologique qui se transmettra pendant des siècles. Les trois anges apparaîtront rigoureusement de face, toujours sous les traits de jeunes gens, généralement auréolés. À Sainte-Marie-Majeure, celui du centre, dans la scène de l’arrivée, est même distingué par une mandorle. Au terme du premier millénaire, les représentations sont nettement christologiques. La crise iconoclaste (730–843) a ravagé la chrétienté d’Orient. Les martyrs ont signé de leur sang leur fidélité à l’Emmanuel et à son Visage d’Homme. L’Ange central porte désormais ses attributs distinctifs : le rouleau, le nimbe crucifère, les lettres IC-XC… Il est parfois un peu plus grand et vêtu différemment. Il est bien, pour tous, le Verbe Incarné, la descendance d’Abraham, dont la naissance est annoncée, à travers celle d’Isaac. Il est la Victime destinée au Sacrifice, comme le Fils de la Promesse. Et l’art n’a plus peur de le proclamer.

Mais l’art s’engage dans un acte de Foi plus profond… Autour de l’an 1000, les scènes de Mambré commencent à s’intituler « Sainte Trinité ». À la vérité, les artistes se contentent d’écrire ce titre au bas de leur œuvre. Aussi perçoit-on comme une tension entre l’intention exprimée et la réalisation qui demeure en-deçà. Mais c’est déjà un très grand pas. L’hospitalité d’Abraham est bien considérée et affirmée comme la vision prophétique du Mystère intime de Dieu. Et si l’Ange central se distingue des deux autres par quelques attributs propres, les Trois Messagers retrouvent leur antique similitude (même taille, même vêtement…) car la triple répétition d’un symbole, d’un motif ou d’une lettre a été, dès l’origine, un moyen privilégié d’évoquer le Mysterium Trinitatis. Le cadre de la scène se modifie, lui aussi. Ce n’est plus le Chêne de Mambré et la tente d’Abraham qui ornent le fond, mais un riche et somptueux décor architectural. Abraham et Sara, de maîtres de maison figurant parmi les personnages principaux de l’action, sont devenus adorateurs. (cf. G.B. p. 98)

À la fin de l’époque byzantine, la scène prend de plus en plus d’autonomie. On la trouve même dans les livres, sans aucune référence biblique, uniquement pour illustrer la Majesté divine. Les toutes dernières représentations sont de type trinitaire, caractérisé par une ressemblance rigoureuse entre les trois anges. Cependant, la gestuelle, la position, l’expression deviennent plus vivantes et laissent transparaître des rapports réciproques. Tout cela n’est qu’une timide ébauche…

Cette lente maturation de l’art s’est faite dans la prudence de l’Église qui n’a pas encouragé, au début, la représentation de la Trinité sous la forme de trois hommes. Elle n’a fait que la tolérer, parce qu’elle redoutait des confusions touchant l’Incarnation. Si la représentation de l’Hospitalité a fini par s’imposer, avec sa portée trinitaire, c’est qu’elle a d’abord une consistance vétéro-testamentaire propre, incontestable. En définitive, c’est Dieu Lui-même qui a voulu se faire connaître, dans l’intimité de son Mystère, à travers cet épisode. Plus tard, au XVIIe siècle, il Lui plaira de consacrer, en quelque sorte, cette représentation, au cours d’une apparition à Sainte Marguerite-Marie : « Je reçus la grâce incomparable que les Trois Personnes de l’adorable Trinité se présentèrent à moi (…) L’impression qu’y firent ces Divines Personnes ne s’est jamais effacée. Ils me furent représentés sous la forme de trois jeunes hommes vêtus de blanc, tout resplendissants de lumière, de même âge, grandeur et beauté » (Vie par elle-même, nº 59). Si la représentation de l’Hospitalité perdure, c’est aussi parce qu’elle est belle. Il suffit, pour s’en convaincre, de jeter les yeux sur certaines œuvres condamnées depuis par l’Église. Mais il restera toujours un abîme entre la Réalité de Dieu et sa représentation. Saint Augustin le comprit… On raconte qu’il vit un petit enfant sur la plage s’évertuant à « mettre la mer dans son trou de sable » et que Dieu lui parla au cœur : « Il aura fini avant que tu aies réussi à mettre le mystère de la Trinité dans ton esprit ». On ne peut voir Dieu sans mourir… (Ex 33, 18–23) La Vision immédiate appartient à l’au-delà. Ici-bas, nous ne verrons jamais que « dans un miroir » (I Cor 13, 12). Nous rejoignons ici l’apophatisme de l’Orient, et la théologie négative de l’Occident.

Mais, s’il était permis de s’avancer jusque là sur le chemin de l’art, pouvait-on pénétrer plus loin dans le Mystère des Trois ?

« In Nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti »

Comme le scribe de l’Évangile (Mt 13, 52), exercé au Royaume des Cieux, Roublev va tirer de son trésor « du neuf et de l’ancien ». L’ancien, nous venons de l’inventorier.

Le lecteur peut comprendre, maintenant, pourquoi il est vain de s’interroger sur les identifications possibles des Personnes. Cette question est une fausse question. Elle ne se pose pas à celui qui a suivi le développement de la Tradition (dans les domaines de la théologie spéculative et biblique, de l’iconographie…). Les mathématiciens modernes comptent 3 ! (lire « factorielle 3 ») façons, soit 3 fois 2, ou 6 façons, d’ordonner trois éléments. Abstraitement parlant, ils ont raison. Concrètement, trois identifications différentes seulement se rencontrent : celle qui place le Père à gauche, le Fils au centre et l’Esprit-Saint à droite et les deux qui placent le Père au centre. Mais nous pensons qu’une seule reste historiquement justifiable, quels que soient les arguments en faveur des deux autres et leur valeur par ailleurs : c’est celle qui, à chaque instant du temps, respecte le passé ; car le sensus Ecclesiae, qui est un esprit de Tradition, porte à l’élargissement, à un développement homogène, jamais à des ruptures qui seraient mortelles pour le Corps Mystique du Christ. Roublev, moine, obéissant, formé à la liturgie, n’a pu que recueillir saintement l’héritage… S’il l’a enrichi, ce n’est qu’en le conservant. Il n’a donc pu qu’approfondir l’interprétation trinitaire greffée sur l’interprétation christologique établie, qui place le Christ au centre. Cet argument, à lui seul, serait décisif. Mais deux autres viennent le corroborer et nous tenons à les exposer ici puisque la question se trouve soulevée.

D’abord, la position de cette Icône, dans l’Iconostase pour laquelle elle a été peinte : à droite de la porte royale. Cette Trinité se trouvait donc sous le regard direct des fidèles quand le prêtre exerçait sa fonction sacerdotale suprême, au moment du Sacrifice sacramentel. La porte royale se ferme au moment du Canon. Les fidèles ne pouvaient pas voir l’élévation de l’Hostie, mais ils voyaient, sur l’Icône de Roublev, le Christ-Prêtre, au centre de l’autel, consacrant le Calice de son Sang.

Enfin, un dernier argument : c’est que la représentation sous forme d’anges n’a pas la même portée pour les Trois. Seul le Verbe s’est incarné. Il est, pour l’humanité, la récapitulation de l’Univers entier. Il est la Tête de l’Église. Le Père et l’Esprit d’Amour n’ont pas assumé la chair. Mais Ils sont des Personnes. Le seul moyen d’évoquer le mystère de leur Personnalité, autrement que par des symboles (nuée, feu, langues, colombe) est l’analogie. Or, seuls les hommes possèdent cette dignité de « personne », dans le monde visible. S’il est donc légitime de représenter sous forme de personne humaine chacune des Trois Personnes Divines, il y a cependant une convenance et un équilibre particuliers à placer au centre Celui pour qui cette représentation est la plus lourde de sens : c’est-à-dire le Christ, Verbe Incarné.

Venons-en à l’innovation de Roublev.

L’Abbé Nikon vient de lui demander de se mettre à l’œuvre. Pendant trois ans, Andréï médite l’Évangile de l’Apôtre Bien-Aimé, dont Origène dit qu’il est « la fleur des Évangiles » comme « les Évangiles sont la fleur de l’Écriture Sainte » ; pendant trois ans, il jeûne, il réfléchit, il travaille avec son fidèle compagnon Daniel Tcherny… « Les jours de fête, lorsque André et Daniel ne travaillaient pas, ils s’asseyaient devant les vénérables et divines icônes ; et regardant celles-ci sans distraction… ils élevaient constamment leur esprit et leur pensée dans la lumière immatérielle et divine… » (P.E. p. 206) De ceux qui l’ont précédé, il adopte la composition de type trinitaire. Mais des modifications audacieuses traduisent une inspiration originale et géniale. « On constate une simplification radicale de la représentation, obtenue en se limitant expressément au strict essentiel. Une telle concentration sur l’essentiel ne se trouve que dans des œuvres d’art mineures où, toutefois, elle est déterminée la plupart du temps par la forme et par les dimensions réduites. Mais sur l’Icône de Roublev, qui a des dimensions notables, ce caractère essentiel revêt un sens monumental. Il n’est cependant jamais grossier ; au contraire, les rares choses représentées par le peintre sont raffinées à l’extrême et presque avec une élégance supérieure. » (G.B. p. 93–94)

Sans troubler l’équilibre de l’ensemble, il complète, et enrichit, il modèle dans sa contemplation les visages du Père et de l’Esprit avant de les former sur le bois doré. « Roublev n’a pas seulement créé, comme sur les icônes de type christologique, une figure individuelle avec deux accompagnateurs, ou encore, comme dans le type trinitaire, idéal, trois figures égales, interchangeables, mais bien trois personnalités spécifiques. » (G.B. p. 93) Peut-être l’inspiration avait-elle un jour effleuré quelqu’iconographe avant Roublev. Mais il ne s’en trouve aucun indice. Et si, par impossible, l’inspiration a été donnée à quelqu’autre, nul ne s’est risqué à la suivre. Il appartenait à Roublev, et à lui le premier, d’avoir cette audace de la Foi. C’est qu’il s’agit ici de s’aventurer aux confins de la Béatitude, de monter jusqu’à la cime de la Révélation confiée pour nous au Verbe Incarné. Roublev s’enfonça dans la « nuée lumineuse » de la connaissance du Père et de l’Esprit d’Amour. Cette connaissance lui fut accordée, avec la grâce de l’offrir aux autres à travers sa peinture. « Nous sommes convaincus que Andreï Roublev, et lui seul, dans sa Trinité, a voulu relier chacun des trois anges à une des Trois Personnes Divines. » (G.B. p. 28)

L’Icône de Roublev a reçu le titre, incontestablement mérité, « d’Icône des Icônes ». D’autre part, elle a été adoptée comme Canon des Icônes de la Trinité, au Concile orthodoxe des Cent Chapitres de 1551, Canon qui jusque-là n’était pas pleinement fixé. Elle porte un rayon de la Transcendance de Dieu. Elle est « un commentaire contemplatif de l’Évangile contemplatif » conclut le Père Benoît o.s.b. Elle est ce « Trisagion » de lignes et de couleurs qui chante, en silence, l’adoration de l’Église à l’Heure Divine où l’Amour l’emporte éternellement sur la mort :

« Hagios o Theos, Sanctus Deus
Hagios Ischyros, Sanctus Fortis
Hagios Athanatos eleison, hymas, Sanctus
Immortalis, miserere nobis ».2

« Spiritus Veritatis »

La lecture de l’Icône peut s’opérer sur trois plans, distincts mais compatibles : le plan de l’histoire sainte (sens littéral : Philoxénie d’Abraham), le plan figuratif (sens typologique, à la lumière du Nouveau Testament : sens christologique et trinitaire), et le plan du contexte particulier de l’œuvre picturale (à rattacher au sens moral de l’Écriture). Nous avons exploré les deux premiers plans. Il nous reste à découvrir le troisième.

Roublev fut sollicité pour peindre une icône à destination précise : celle qui devait orner l’iconostase de l’Église de la Trinité, où reposait Saint Serge vénéré comme la « Demeure de la Trinité » et « l’instrument de choix de l’Esprit-Saint ». Ces deux expressions, inséparables, rythment la biographie de Saint Serge et font entendre l’accent original de sa spiritualité trinitaire : une vie de communion avec les Trois Divines Personnes, marquée du Sceau de l’Esprit-Saint et livrée à son inspiration. Roublev ne pouvait honorer la mémoire de son Abbé fondateur sans mettre en relief cet attrait prononcé pour la Troisième Personne. Il est permis de penser que « cette Icône peinte dans la demeure de la Sainte Trinité construite par saint Serge a précisément voulu représenter ce mystère de la grâce de l’Esprit-Saint. » (G.B. p. 108)

D’autre part, si la doctrine trinitaire s’était magnifiquement développée au cours du premier millénaire, si la liturgie romaine venait d’introduire une Fête de la Trinité dans le temporal, à l’octave de la Pentecôte (Jean XXII en 1334), l’Orient ne célébrait pas cette Fête (et ne l’a pas encore intégrée à son calendrier). Mais la piété liturgique des fidèles envers ce Mysterium Trinitatis est intense en Orient et s’exprime le dimanche de Pentecôte, devenue Fête de la Trinité sans en prendre le nom. Cette disposition (que certains supposent due à l’influence de saint Serge) est, d’ailleurs, théologiquement très belle car la Pentecôte sonne l’heure de la manifestation plénière du Mystère de Dieu : « Quand Il viendra, Lui, l’Esprit de Vérité, Il vous introduira dans la Vérité tout entière » (Jn 16, 13). C’est bien la grâce suprême que l’Église demande à l’Esprit Saint pour les croyants en la fête liturgique de sa fondation : « Faites-nous connaître le Père, et révélez-nous le Fils, et Vous, leur commun Esprit, faites-nous toujours croire en Vous. » (Hymne Veni Creator). Quant à la descente du Saint-Esprit sur les Apôtres au Cénacle, elle est célébrée, dans ces chrétientés, le Lundi de Pentecôte. Ainsi, l’Icône de la Trinité, demandée à Andreï, fut-elle composée dans cette perspective liturgique, liant le Mystère de la Trinité à celui de la Pentecôte. C’est, entre autres, pour remplir cette fonction d’Icône de Fête qu’elle fut conçue, c’est-à-dire pour être exposée solennellement à la vénération des fidèles, à la place d’honneur dans l’église, le jour même de la Pentecôte. « C’est donc à partir du Mystère de la Pentecôte qu’elle doit être interprétée » (G.B. p. 63), c’est-à-dire à partir de « cet événement où l’Esprit-Saint émerge pour la première fois en tant que Personne de l’ombre du Père et du Fils. » (G.B. p. 110)

Roublev anime, au sens fort, son Icône de sa propre vie « spirituelle » dans laquelle l’action des dons du Saint-Esprit devient tangible et intime l’expérience des Béatitudes. La tradition latine ne dit pas autre chose, même si son expression diffère. Les théologiens thomistes ont approfondi la réalité de la grâce. Ils ont distingué la Grâce Incréée, le Saint-Esprit, de la grâce créée, habitus entitatif de l’âme, qui nous rend participants de la vie divine. Ils ne les ont toutefois pas séparées car la grâce est de « l’eau vive » (Jean 4, 10), une eau qui jaillit en permanence de sa Source sans la quitter. Si les termes sont plus techniques, ils sont aussi des étincelles prêtes à embraser l’âme dans l’oraison. Car en l’homme, image de Dieu, l’amour procède de la connaissance, comme en la Trinité l’Esprit d’Amour procède du Verbe-Sagesse.

Par-delà leur expression propre, les traditions orientale et occidentale se rejoignent au cœur de l’Évangile et dans le feu de Saint Paul : « L’Amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par L’Esprit-Saint qui nous a été donné. » (Rm 5, 5) Don infini. Don confondant. « Comment cela se fera-t-il ? » pourrions-nous interroger, avec la Vierge (Luc 1, 34). Le pinceau de Roublev a su traduire la réponse de l’Évangile. Déchiffrons son message.

Un indice mérite attention : « La main droite du Fils était initialement fermée et seul son index était pointé vers l’Esprit, au-dessus du Calice, comme cela a pu être établi lors de la restauration de l’Icône. Ce geste particulier de la main a dû paraître si incompréhensible aux premiers copistes du XVe siècle que cela les a conduits à ajouter le majeur à l’index. L’original lui-même a été retouché en ce sens. Hélas, les restaurateurs qui sont intervenus au début du XXe n’ont pas rétabli le dessin originel, qui modifie la signification du geste : d’un geste indicateur, il devient geste de bénédiction. » (G.B. p. 109)

Mais si le Christ désigne l’Esprit, c’est que, « tourné vers le Père » (Jean 1, 18), Il Lui adresse la Prière sacerdotale comme au soir de la Cène. « La Trinité de Roublev, dont le cadre théologique est précisément la Pentecôte, peut en effet être lue comme une représentation des discours de départ de saint Jean, entièrement empreints du mystère du Dieu trinitaire, mystère qui désormais est en train de se révéler. » (G.B. p. 110). Il parle de la Maison du Père, du Chemin qu’Il va tracer en sa Pâque, du Paraclet qui les instruira de tout, de notre communion éternelle avec les Trois, et sa Tendresse coule jusqu’à nous. Plus de cinquante jours ont passé, mais maintenant, dans l’immobile Présent de l’Eternité, la supplication du Jeudi-Saint au Cénacle, s’accomplit et retombe dans le temps, par le Don de l’Esprit d’Amour au Cénacle même. Le Père, dans un puissant geste d’envoi, et le Christ, en le désignant de la main, font descendre dans le temps Celui que les Apôtres attendent.

À la vérité, Roublev a sublimé et fusionné ces deux grands moments du Salut, Celui de la Cène avec le don du Seigneur dans l’Eucharistie, et Celui de la Pentecôte avec le Don de l’Esprit en son Onction. La simplicité de Dieu, au regard de qui toutes choses sont présentes éternellement, se reflète en l’Icône des Icônes. Si elle est Icône de Pentecôte, elle pourrait être aussi Icône du Jeudi-Saint parce que la Prière du Seigneur, prononcée ce soir-là, s’actualise en ce Mystère. On peut relire Saint Jean devant la Trinité de Roublev : chaque Parole en devient saisissante.

Et ce n’est pas tout. « La Pentecôte, fête de « l’Esprit qui demeure » est la fête de chaque jour » (G.B. p. 114). Si cette Icône est d’abord celle de la Pentecôte, avec elle le Saint-Esprit « nous rappellera » (Jean 14, 26) tous les mystères du Christ et nous aidera à les revivre en l’année liturgique. Car ses mystères plongent éternellement en celui de la Trinité. À Noël, Roublev nous introduit auprès du Père, engendrant éternellement son Fils : « Ego hodie genui Te, Moi, aujourd’hui, je T’ai engendré » (Introït de la messe de minuit). À la Transfiguration, si chère à nos frères d’Orient, l’Icône chante l’antienne des Premières Vêpres : « Le Christ Jésus, Splendeur du Père, et empreinte de sa substance, portant toutes choses par la parole de sa propre puissance, réalisant la purification des péchés, a daigné apparaître glorieux, aujourd’hui, sur la haute montagne. » (Magnificat). À Pâques, elle nous conduit au Christ Ressuscité partageant la gloire du Père : « Resurrexi et adhuc Tecum sum, Alleluia. Je suis ressuscité et je suis désormais avec Toi. » (Introït du Dimanche de Pâques). Et ainsi de chaque solennité. Mais c’est au Cénacle, le Jeudi-Saint, qu’elle nous ramène sans cesse pour recueillir les dernières Paroles du Sauveur à son Père : « Que tous soient Un, comme toi, Père, tu es en moi, et que je suis en toi ; que tous soient Un en nous. » (Jn 17, 22).

Une synthèse théologique

Si l’Icône de Roublev, dans sa richesse spirituelle, peut accompagner toutes les grandes heures liturgiques, c’est que cette richesse spirituelle repose sur un sens théologique puissant et sûr, et qu’elle est saturée de poésie biblique. Saint Thomas nous a laissé la Somme Théologique comme une cathédrale de la pensée chrétienne. Roublev nous a légué l’Icône des Icônes comme une « Montagne de Dieu », un « Sinaï » spirituel, d’où nous embrassons, en un panorama sacré, tout le Mystère de Dieu. Mais tous deux proclament la même Foi.

À la suite de Moïse, sur le bois de l’Icône comme dans le Buisson ardent, nous rencontrons « Celui qui Est ». C’est ainsi, en effet, que les iconographes désignent traditionnellement le Christ, en écrivant dans son nimbe crucifère, les lettres grecques du Nom Incommunicable.

Sur cette terre brûlée de soleil, comme Abraham à Mambré, nous entrevoyons « le Jour de Dieu », la Lumière de sa Vie Trinitaire.

Sur cette « Montagne de Dieu », le cosmos, à traits esquissés, depuis la roche du règne minéral jusqu’au Temple du règne de l’esprit, en passant par le monde végétal, étend son ciel de louange au Créateur ; tandis que l’histoire des hommes trouve son sens divin et sa récapitulation dans l’arbre de la Croix, planté au cœur de l’Icône, comme au centre du temps, rappelant l’arbre du Paradis perdu et le chêne de Mambré, annonçant l’arbre de vie de la Jérusalem céleste (Ap 22, 2).

Ainsi, sur le bois, le pinceau de Roublev a écrit en lettres d’or toute la première partie de la Somme Théologique : le Dieu Un et Trine, son œuvre créatrice et sa Providence.

Ouvrons la deuxième partie de la Somme…

Parmi ses lignes maîtresses, sur sa planche de bois, Roublev a ciselé la puissante verticale, plaçant l’homme qui contemple l’icône face à la Béatitude qui l’attend, l’encourageant au seuil du grand Chemin ouvert (« Ego sum Via. Je suis la Voie » Jn 14, 6) où il peut s’avancer « à pas d’amour » (Saint Grégoire le Grand). C’est le traité de la Béatitude qui ouvre la Prima Secundae, et c’est la route de la grâce et des vertus décrite dans la Secunda Secundae.

Pour finir, écoutons saint Thomas en la dernière partie de sa dernière œuvre, celle qui restera inachevée par la mort, peu après la composition du traité sur l’Eucharistie (ce sont ses frères et disciples qui complèteront les dernières questions de la Somme, à partir d’autres écrits du Docteur Angélique).

Ainsi, non seulement la composition de l’Icône s’harmonise au plan de la Somme, mais à la lumière théologale, unifiante, de l’œuvre de Roublev, nous entrons dans l’intelligence de ses plus belles questions de théologie spirituelle3 : des missions des divines Personnes, extension dans le temps des processions trinitaires, visiblement à l’Incarnation et à la Pentecôte, et invisiblement dans nos cœurs par la puissance de la grâce ; également la question sur l’homme image de Dieu, qui rejoint le thème de la « divinisation » si cher aux Pères orientaux ; la Béatitude ; également la Loi Nouvelle, gravée dans nos cœurs, qui n’est autre que « la grâce du Saint-Esprit et son instinct, donnés à ceux qui croient dans le Christ » ; et celle de la grâce (on peut remarquer que Roublev a parfaitement ordonné la nature et la grâce en plaçant le rectangle de la terre au bas de l’autel, dans le cercle des Trois à l’intérieur de l’action créatrice, et la Coupe de la grâce sur la blancheur de l’autel, dans l’axe de la nature, mais dans l’intimité des Trois et sous l’action immédiate de leur regard et de leurs mains, sachant que « la grâce ne détruit pas la nature », mais qu’« elle la perfectionne » et que Dieu est Créateur et Rédempteur, cf. J.-P. T/2 p. 210) ; enfin l’Eucharistie, qui contient et nous donne non seulement la grâce, mais l’Auteur de la grâce. Dans notre condition d’ici-bas, pouvons-nous monter plus haut ? Dans la Foi, pouvons-nous communier davantage au Dieu de Vérité ? Non, mais après la Somme de théologie, qui, dans « sa limpidité abstraite et sa transparence impersonnelle » nous donne « cristallisée sous nos yeux, la vie intérieure même de saint Thomas » (Gilson, Le thomisme, p. 457), il nous reste la prière du chantre de l’Eucharistie :

« Jésus, que je contemple maintenant voilé,
Je vous en prie, réalisez mon ardent désir :
Que j’aie le bonheur de vous voir un jour
Face à face dans votre gloire. Amen ! »
(Hymne Adoro Te)

Avant saint Thomas d’Aquin, et sous un autre mode que lui, les Pères de l’Église ont cherché l’intelligence de la Foi. Le Catéchisme de l’Église Catholique (nº 236) expose ainsi leur doctrine :

« Les Pères de l’Église distinguent entre la Theologia et l’Oikonomia, désignant par le premier terme le mystère de la vie intime du Dieu-Trinité, par le deuxième toutes les œuvres de Dieu par lesquelles Il se révèle et communique sa Vie. C’est par l’Oikonomia que nous est révélée la Theologia ; mais inversement, c’est la Theologia qui éclaire toute l’Oikonomia. Les œuvres de Dieu révèlent Qui Il est en Lui-même ; et inversement, le mystère de son être intime illumine l’intelligence de toutes ses œuvres. Il en est ainsi, analogiquement, entre les personnes humaines. La personne se montre dans son agir, et mieux nous connaissons une personne, mieux nous comprenons son agir. »

L’Icône des Icônes englobe dans sa simplicité toute la Theologia, ou Vie « ad intra » de la Trinité, et toute l’Oikonomia, ou Vie « ad extra » de la Trinité.

En goûtant sa saveur patristique, nous nous abreuvons à la source des premiers temps de l’Église, une source qui garde sa fraîcheur, une source à laquelle tous les Docteurs, tous les théologiens ont puisé au cours des siècles.

Concluons avec le C.E.C. (nº 234) :

« Le mystère de la Très Sainte Trinité est le mystère central de la foi et de la vie chrétienne. Il est le mystère de Dieu en Lui-même. Il est donc la source de tous les autres mystères de la foi, lumière qui les illumine. Il est l’enseignement le plus fondamental et essentiel dans la « hiérarchie des vérités de foi ». Toute l’histoire du salut n’est autre que l’histoire de la voie et des moyens par lesquels le Dieu vrai et unique, Père, Fils et Saint-Esprit, se révèle, se réconcilie et s’unit les hommes qui se détournent du péché. »

Car « la fin ultime de toute l’économie divine, c’est l’entrée des créatures dans l’unité parfaite de la Bienheureuse Trinité. » (nº 260)

Nous ne faisons que bredouiller quelques mots d’enfants devant l’Insondable et l’Ineffable… Celui que, dans une hymne, saint Grégoire de Naziance invoque ainsi : « O Toi, l’Au-Delà de tout… comment Te nommer d’un autre nom ? » Celui que saint Jean Damascène désigne comme l’« Océan infini de l’Être » et que sainte Catherine de Sienne invoque avec ardeur, au terme de son « Dialogue » avec le Père :

« Ô Trinité éternelle ! Ô Déité ! Vous êtes une mer sans fond où plus je me plonge, plus je Vous trouve, et plus je Vous trouve, plus je Vous cherche encore. De Vous, jamais on ne peut dire : c’est assez ! L’âme qui se rassasie dans vos profondeurs Vous désire sans cesse (…) Ô abîme ! Océan sans fond ! Pouvez-Vous me donner davantage que de Vous donner Vous-même ? »

L’âme chrétienne pénètre, ici, dans le Silence Sacré du ciel et de l’éternité. C’est à ce silence de la contemplation, anticipation de la liturgie céleste de l’Apocalypse, que nous laissons le lecteur car il aura compris que la sagesse théologique ne peut que conduire et s’effacer au seuil d’une autre sagesse, la plus haute, la sagesse mystique de l’Amour.

Un fruit de Sagesse

De cette « Scientia Amoris », la petite sainte de Lisieux est devenue le grand Docteur. Elle nous a tracé la « petite voie », elle l’a grimpée avant nous, et c’est le sentier à pic de la Montée du Carmel. C’est la belle verticale de Roublev, croisée de sa large horizontale, contemplée et parcourue, tout droit, dans l’élan magnifique de sa courte vie. N’est-ce pas le dimanche de la Trinité 1895 qu’elle s’offrit à l’Amour Miséricordieux ?

Elle nous entraîne sur la route de la prière intérieure, celle du cœur, celle de l’humble quotidien, avec son sourire et son réalisme…

« Marchez dans la voie de l’Amour . Ambulate in dilectione. » Saint Paul, ce chantre de la charité théologale, aurait pu dire aussi : « Montez dans la voie de l’Amour. » Pour nous entraîner dans cette ascension, l’Église compte sur ses « Premiers de cordée » que sont les saints et les bienheureux. Le Saint-Père a voulu recommander spécialement à notre génération le message de saint Jean de la Croix : « Il convient de nous tenir à l’écoute de ce maître. Par une heureuse coïncidence, il se fait notre compagnon de route en cette période de l’histoire (4e centenaire de sa mort le 14 décembre 1990). Saint Jean de la Croix est le guide de ceux qui cherchent une plus grande intimité avec Dieu au sein de l’Église. » Et le Saint-Père explique : « L’ardeur et le réalisme de la foi du Docteur mystique s’appuient sur sa connaissance des mystères centraux du christianisme. Une moniale contemporaine du saint affirme : « Parmi les mystères pour lesquels il avait un grand amour, il y avait celui de la Très Sainte Trinité et aussi celui du Fils de Dieu fait homme. » La source préférée de sa contemplation est l’Écriture, comme il l’atteste souvent lui-même. Il revient en particulier au chapitre 17 de l’Évangile de saint Jean dont il aime à se faire l’écho. (…) Le mystère de la Trinité, les mystères du Verbe Incarné : le théologien mystique en fit le pivot de la vie spirituelle. » (Lettre apostolique de Jean-Paul II sur saint Jean de la Croix, le 14 décembre 1990, nos 3, 17 et 9). N’est-ce pas là retrouver Andreï Roublev ?

À la longue liste des saints, le Saint-Père a ajouté une autre fille de saint Jean de la Croix, ardente disciple de Saint Paul et ayant exercé – confie-t-il dans son homélie du Bourget en 1980 – « la plus grande influence sur sa vie ».

« Avec la Bienheureuse Élisabeth de la Trinité, une nouvelle lumière brille pour nous, un nouveau guide, certain et sûr, se présente dans notre monde rempli d’incertitude et d’obscurité. » (Jean-Paul II, le 25 novembre 1984).

Ce n’est pas un hasard si l’on trouve souvent la prière de Sœur Élisabeth de la Trinité (« Ô Mon Dieu, Trinité que j’adore… ») au dos des représentations de la Trinité de Roublev. Ce n’est pas sans raison que la brodeuse de la bannière de la Bienheureuse Élisabeth (Bannières 1996) a trouvé l’inspiration d’évoquer l’Icône des Icônes sur le scapulaire de la carmélite. Les deux contemplatifs se sont rejoints dans l’objet de leur contemplation à cinq siècles de distance, l’un exprimant sa prière par le pinceau, l’autre laissant jaillir cette même prière par la plume. Et remarquons les dates : l’Icône de Roublev est redécouverte vers 1904–1905 tandis qu’Élisabeth de la Trinité compose sa prière le 21 novembre 1904, quelques mois seulement avant sa mort, le 9 novembre 1906.

« Un des signes des temps les plus caractéristiques est sans doute le renouveau d’attention, en théologie et dans la vie de prière, accordée au Mystère le plus caché, le plus important de tous, celui de la Très Sainte Trinité. Ce Mystère est si haut qu’il est difficile de trouver, pour en parler, des paroles qui ne soient pas des trahisons », écrit le Père Cottier o.p. Et il ajoute une réflexion qui oriente notre recherche : « L’explication théologique va de pair avec la lecture des saints. »4

En effet, les saints, parvenus à leur maturité, sont devenus une théologie vivante. Non seulement ils rayonnent, mais ils nous lancent un appel. À nous d’entendre le langage de leur vie et de leurs œuvres. L’Icône de la Trinité de Roublev et la prière de Sœur Élisabeth ne seront jamais des trahisons du plus auguste des Mystères.

« C’est à la plus haute prière que Roublev nous introduit, écrit Nicolaï Greschny. C’est l’unique but de cette Icône. C’est, plus que son art, ce qui fait l’incomparable splendeur de cette Icône. » (N.G. p. 122)

« Tout ce que je sais de la Trinité, je l’ai appris de cette Icône » reconnaît le frère Benoît, bénédictin (R.F. p.15).

« Il me semble qu’au ciel ma mission sera d’attirer les âmes, en les aidant à sortir d’elles-mêmes pour adhérer à Dieu par un mouvement tout simple, tout amoureux et de les garder en ce grand silence du dedans qui permet à Dieu de s’imprimer en elles et de les transformer en Lui. » (Bse Élisabeth de la Trinité citée par le Père Philippon : M.-M.P. p. 280)

Le moine saint André Roublev et la carmélite Élisabeth de la Trinité nous invitent tous deux au même silence dans un monde saturé de bruit et même de vacarme. Il faut se taire pour regarder l’Icône de Roublev et il faut se garder « en ce grand silence du dedans » pour recevoir l’empreinte intérieure de Dieu. La peinture et la contemplation sont toutes deux regard et silence. Toutes deux nous conduisent dans le « Cellier » du Bien‑Aimé (Cant. 2, 4), « où le Maître habite » : « La Trinité, voilà notre demeure » (Bse Élisabeth de la Trinité)

Telle est la sagesse des saints, à la fois spéculative et pratique dans sa simplicité. C’est à elle qu’appartient l’ultime béatitude : « Bienheureux les pacifiques », parce que c’est elle qui conduit l’homme « à la filiation de Dieu », le faisant participer à « la ressemblance du Fils Unique » (a. 6) : « Ils seront appelés fils de Dieu ».

Telle est la sagesse qui a inspiré Andreï Roublev. Tel est le secret du rayonnement de l’Icône des Icônes. Elle continuera de conduire au Dieu de Sagesse et d’Amour ceux qui se laissent fasciner par sa profondeur et irradier par sa lumière, et ceux qui, à la suite de la Bse Élisabeth de la Trinité, aspirent à brûler de la flamme de Saint Paul et de celle du Carmel :

« Que le Père daigne, selon la richesse de sa gloire, vous armer de puissance par son Esprit, pour que se fortifie en vous l’homme intérieur. Que le Christ habite en vos cœurs par la foi, et que vous soyez enracinés, fondés dans l’amour. Ainsi, vous recevrez la force de comprendre avec tous les saints, ce qu’est la Largeur, la Longueur, la Hauteur et la Profondeur, vous connaîtrez l’Amour du Christ qui surpasse toute connaissance, et vous entrerez par votre plénitude dans toute la Plénitude de Dieu. » (Eph 3, 16–19)

Conclusion

Nous voici au terme de cette longue étude dans laquelle nous avons entrevu cette « Splendeur du Trisagion ».

Toute la Révélation tient dans cette Icône des Icônes :

Le Mystère de la Très Sainte Trinité,
Le Mystère de l’Incarnation-Rédemption,
Le Mystère de l’Eucharistie et de l’Église.

Et la Vierge Marie, me direz-vous ? Impossible de l’oublier, de la passer sous silence, Elle qui apprit à Sainte Bernadette, à Lourdes, à bien dire le « Gloria Patri et Filio et Spiritui Sancto » et qui le récitait avec elle en s’inclinant, dans l’humble prière du Rosaire ! Eh bien ! Elle est là, discrète comme toujours…

C’est une inscription ajoutée en exergue à une « Annonciation » de Fra Angelico, celle du couvent Saint-Marc à Florence, qui nous La révèle, cachée dans la Lumière :

« Salve, Mater Pietatis, et totius Trinitatis nobile Triclinium »

La saveur latine de ce vers d’Adam de Saint Victor (XIIe siècle) est incomparable : les Romains ont toujours été des réalistes ! Elle est aussi intraduisible… Mais si vous cherchez « Triclinium » dans un dictionnaire, vous apprendrez qu’il s’agit d’« un lit de table pour trois personnes ». Pouvait-on trouver meilleure expression pour rappeler que la Vierge Marie a été cet espace intérieur où les Trois Divines Personnes, dès le premier instant, sont entrées en familiarité avec la créature humaine et où le Verbe est devenu, à la plénitude des temps, notre « commensal » (cf. Lauda Sion) pour partager un jour, avec nous, si nous l’accueillons, le repas du soir (Apoc. 3, 20), le repas des Noces éternelles (Mt 22, 2) ?

C’est à l’heure de son Immaculée-Conception que le Divin Iconographe a pris en main le bois précieux de son âme, l’a poli, l’a préparé, l’a pénétré de son onction.

C’est à l’heure de l’Incarnation qu’Il a peint en elle les traits humains du Verbe.

Et c’est à l’Assomption qu’Il l’a « revêtue du Soleil » de la gloire (Ap 12, 1), qu’Il a achevé son image en Elle, devenue alors pour l’éternité cette « Fenêtre sur l’Absolu » (selon l’expression de M. Quenot définissant l’icône), totalement transparente à la Déité Une et Trine.

Avec le Christ-Jésus tressaillant de joie dans l’Esprit-Saint, la Vierge Marie ne cesse de « rendre grâces au Père qui a caché toutes ces choses aux sages et aux savants et qui les a révélées aux tout petits » (Luc 10, 21). Elle a mission de veiller sur ces « tout petits » de l’Évangile, sur ceux qui l’ont reçue pour mère, comme Saint Jean, sur ceux qui ont pour devise : « Totus tuus », avec Saint Louis-Marie Grignon de Montfort et le Saint-Père. Elle a mission de les conduire au Royaume où s’achèvera le Cantique de leur vie, auprès d’Elle, à la gloire du Très-Haut :

« Magnificat anima mea dominum …
… Abraham et semini ejus in saecula »

Abréviations bibliographiques

D.A. : Daniel-Ange, L’étreinte de feu ou l’icône de la Trinité de Roublev, D.D.B., 2001.
G.B. : Gabriel Bunge o.s.b., L’iconographie de la Ste Trinité (des catacombes à Andreï Roublev), Médiaspaul, 2000.
J.-P. T : Jean-Pierre Torrell o.p., Dieu, qui es-tu ? (dernier chapitre : « Une fête solennelle »), Cerf, 1999.
N.G. : Nicolaï Greschny, L’icône de la Trinité d’André Roublev, Lion de Juda, 1986.
P.E. : Paul Evdokimov, L’art de l’icône – Théologie de la beauté, D.D.B., 1981.
P.V. : Philippe Verhaegen o.s.b., L’icône de la Trinité d’Andreï Roublev, Éd. Fidélité, 1995 Namur.
R.F. : Renaissance de Fleury, nº spécial tiré à part, 1986.


  1. Cardinal Journet, Entretiens sur la Trinité, p. 15.
  2. « O Dieu saint !, O Dieu saint ! Dieu saint ! Dieu fort ! Dieu saint ! Dieu fort ! Dieu saint et immortel, ayez pitié de nous ! Dieu saint et immortel, ayez pitié de nous ! » Liturgie grégorienne du Vendredi Saint, adoration de la Croix. (alternance de grec et de latin).
  3. Le Cardinal Journet dans tous ses ouvrages, et le Père Torrell o.p. dans Saint Thomas d’Aquin, maître spirituel, tous deux disciples du docteur Angélique, sont devenus maîtres à leur tour en cette théologie spirituelle et peuvent aider à la pénétrer…
  4. Préface aux Entretiens sur la Trinité du Cardinal Journet p. 7–8.