Octobre–Décembre 2002

Avec mes vœux les meilleurs…

À T.A., tellement paumé…

On ne sait pas toujours comment faire pour écrire aux gens de la télé. Ainsi, l’année dernière, j’avais cru pouvoir donner un conseil à Thierry Ardisson. Il n’a pas dû recevoir ma lettre, puisqu’il n’y a pas fait la réponse enthousiaste que j’attendais. Je la reproduis donc ici. Qui sait ? Il est peut- être abonné à Kephas…

À Thierry Ardisson si perplexe entre Rive droite et Rive gauche

Cher monsieur,

Vous paraissiez tout triste aujourd’hui, et vos invités davantage; on aurait dit des chercheurs de sens ayant tout misé sur leurs haines ou sur leurs plaisirs, et qui revenaient fourbus de leurs fausses pistes… Je vous entendais questionner : Comment quitter ce monde fermé ? Y a-t-il une issue ? Les « situ »,1 bon ouais, mais c’est déjà du chyle, peut-être pis… (je vous résume) Qu’est-ce qui n’est pas récupéré ? Ou pas récupérable ?

Je peux vous tirer d’embarras : je connais des tas d’endroits qui sont justement ce que vous cherchez ! Dans ces asiles de désaliénés, on est sans fric, sans média, sans drogue, et même sans haine. On y change la vie de fond en comble. C’est vachement communautaire, parfois végétarien, et tout près : un ailleurs qui serait ici (avec les imperfections du transitoire…). On y envoie régulièrement à l’extérieur, souvent très loin, des mecs chargés de bonnes nouvelles, jamais de mauvaises. Ceux-là savent pas s’y seront bien reçus, mais y zy vont quand même. Y ziraient même chez vous, s’i fallait. J’sais pas votre adresse, mais je sais qu’un de ces endroits est à moins de cinq cents mètres de votre appart… Si vous préférez partir, je vous en trouverai n’importe où en France, et dans le vaste monde… Dites-le à vos potes.

On appelle ces lieux des abbayes, des monastères, des prieurés… et même – là c’est sûr que c’est pas récup – des ermitages.

Allez, on y va ? Vous m’avez ému, en plein dans la… chose comme vous étiez (pardon ! dans le « chyle »), si touchés et si touchants quand même, que vous méritez la proposition.

À quand vous voudrez. À plus, comme vous dites (oh oui ! à beaucoup plus…). Chrétiennement vôtre.

Monsieur Télescope

À R.G., si loin et si près…

Je dois à Hergé quelques belles heures d’enfance. Tous les jeudis Cœurs Vaillants nous ramenait les petits personnages de l’oncle porte-bonheur. La guerre interrompit ce doux commerce, avant de nous offrir du drame pour de vrai. Tintin avait disparu emportant le sceptre d’Ottokar2; il allait reparaître un soir (1946 ?) où mon grand frère retourna de la ville avec Le secret de la licorne, album multipliant par 62 le bonheur de l’unique planche hebdomadaire qui jadis, sur mes beaux sommeils d’enfant gâté, avait semé d’inoubliables rêves. Je renonce à dire l’intensité de ce moment. Qu’on me croie sur parole : devant son écran M. Télescope n’en connut jamais de tels !

Avant sa disparition toutefois, Tintin n’avait occupé de Cœurs Vaillants qu’une partie de la double page centrale. À la une, Hergé racontait Jo et Zette : Le rayon du mystère ayant fourni matière à des émotions sans concept (je ne savais pas lire), Le Stratonef H 22 fut ma première histoire véritable. Comme plusieurs autres, elle connut des variantes au fil des rééditions. Je voudrais ici en signaler une, qui dit beaucoup (presque tout…) sur notre dernier demi-siècle.

On se rappelle peut-être qu’au long de leur chemin vers l’Amérique, les jeunes héros déjouent les pièges, forcent les obstacles, et nous font voir bien du pays. Après l’île équatoriale, la banquise des Esquimaux. Peuplade aimable, du moins rendue telle par le père Francœur, un missionnaire dont le nom ne cache rien de ses intentions civilisatrices et chrétiennes (c’était tout un), qui portent de si beaux fruits chez Iriouk et les siens. Ces braves gens ont recueilli Jo et Zette, chus d’un désastre blanc entre les ours polaires et les pingouins. Iriouk les conduira bientôt « à la mission ». Alors que le bon père s’apprête à ramener en France Jo, Zette… et le Stratonef réparé sous sa direction par les Esquimaux, il est sollicité par des tâches pressantes : soigner un enfant malade, visiter le vieux sorcier Iriakouk qui au bord de la mort demande le baptême… Les enfants, mesurant ces urgences, décident en secret de partir seuls. À la fin de l’histoire, ils enverront au père Francœur un bel avion tout neuf dont personne ne doute qu’il servira à multiplier la présence chrétienne, qui est aussi celle de la civilisation scientifique. L’aviation, la langue française, la télégraphie sans fil, l’Église catholique, tous les bonheurs sont arrivés en même temps à cette humanité du bout du monde.

Ainsi avait dit Cœurs Vaillants; ainsi dirait l’album, pardon, les deux albums qui reprirent l’histoire en 1951.

La prétention catholique et française allait bien faire rire dans les années 60 et sq. Ridicule ethnocentrisme ! Prosélytisme inconvenant et si mal fondé ! Contre les « civilisés », oppresseurs et bientôt pollueurs, la pensée sauvage faisait alors admirer son innocence. Dans la première réédition des albums, en 79, un « ethnologue » remplace donc le missionnaire devenu impossible. « Francœur » s’est changé en « Nielsen », ce qui rapproche le chercheur des cherchés par son ascendance Scandinave. Et si les Esquimaux parlent toujours français, ce n’est plus que pour la commodité du lecteur !


Au fait, qu’est-ce qu’un « ethnologue » ? Celui qui, ayant étudié les divers peuples quant à leurs mœurs et institutions (ethnographie), s’attache, dans une étude raisonnée, à les comparer pour en trouver les lois générales.

Les Esquimaux ont-ils besoin d’être étudiés ? Rien ne l’indique. Pas une fois d’ailleurs, au cours des divers épisodes où intervient le « professeur», il n’est question d’ethnologie. Le sorcier va encore mourir, mais que peut-on pour lui ? Il n’y a pas de baptême ethnologique. Quant à l’enfant, toujours malade, on doit supposer que le missionnaire a légué à son remplaçant les quelques notions de médecine dont on lestait les bons pères avant leur départ. Sinon, que ferait-il à son chevet ? Bref, Hergé ne savait trop quelle tâche confier à un savant si politiquement correct, sauf d’être tel, en effet.

Supposons toutefois que ce savant exerçât son métier. Il aurait donc étudié et comparé les mœurs et institutions des peuples. Mais on ne peut comparer que ce qui, sous une diversité de surface, révèle une communauté de nature; ici, de toute évidence, l’humanité. Et l’ethnologue étant justement un homme, il sait, depuis toujours et par le dedans, que la connaissance de l’homme requiert une compréhension supérieure aux types d’explication dont usent les autres sciences (à supposer que les sciences « expliquent » : vaste problème…) Il ne saurait donc se contenter de relever entre les mythes, où les peuples se racontent à eux-mêmes, des analogies de structure, sauf à manquer l’essentiel de ce qui est à étudier.

Or – pas de chance ! – la compréhension la plus profonde de l’humain nous fait appréhender cet objet comme un monstre incompréhensible.


La clef existe, cependant, elle n’entre que trop bien dans la serrure. C’est celle que le Christ a confiée à saint Pierre, pour entrer au ciel, mais aussi pour comprendre la terre !

La fausseté des représentations mythiques (ou religieuses) ne fait qu’un avec leur méchanceté. Leur séduction par « l’étrange » tient à ce qu’elles cachent, ce crime qu’on cherche à justifier en le maquillant, à savoir : nous avons fondé notre pacte social sur l’exclusion injuste de l’un d’entre nous, arbitrairement tenu pour seul coupable. Son exécration ne peut nous réconcilier que pour un temps, elle ne saurait nous guérir en vérité. Pensons à l’âne de La Fontaine, quand les animaux sont malades de la peste. L’erreur du mythe n’est pas d’abord une naïveté, mais un mensonge; et ce mensonge est un deuxième crime, chargé de camoufler le meurtre. Il faut donc le protéger contre la critique ! Car toucher à nos mythes, serait menacer l’ordre « sacré », cet ordre nous protégeant lui-même d’une violence d’autant plus capable de revenir sur nous qu’en vérité c’est en nous qu’elle a sa racine, en nos jalousies invincibles, en notre désir furieux. (Si l’on a oublié les Tupinambas – modèles des Arumbayas et des Jivaros – on se reportera utilement à l’entretien avec un autre R.G. dans le premier numéro de Kephas.)

C’est parce qu’on vit en régime chrétien qu’on a fini par déconstruire les mythes. (Les lumières sont issues du christianisme, quelque apparence contraire que notre histoire officielle nous présente.) Et parce que ces « lumières » furent anti-cléricales mais aussi, hélas ! anti-chrétiennes, elles n’ont pas pu déconstruire le mensonge jusqu’au bout. Car déconstruire le mythe oblige à déconstruire le désir; or ce désir, on l’a injustement protégé et sacralisé dans le moment même où l’on mettait à mal le christianisme qui le démasquait. Contradictions de nos « philosophes » du 18e siècle, dont allaient sortir les idéologies du 19e avec fruits au 20e

L’Évangile manifeste, avec l’innocence du Crucifié, l’injustice de ceux qui le condamnent. Les stratagèmes sacrificiels, et leurs vêtements religieux, sont donc à jamais déchirés par le récit de la Passion. Or le sont tout aussi bien nos illusions « philosophiques » et idéologiques, dont on voit bien aujourd’hui qu’elles ont été plus néfastes encore que les plus fausses des croyances anciennes. Vérité du christianisme, qui déconstruit le désir (les Béatitudes), en même temps que le stratagème d’exclusion.

Mais notre foi n’est pas seulement une désillusion : la mort du Christ est pour notre vie, dans le sacrement de son amour. Nous n’aurons pas d’autre unité que celle donnée par le Seigneur. Seul le Seigneur est notre paix. C’est l’heureuse lumière de son salut qui éclaire jusqu’au bout notre noirceur; en nous sauvant, il nous instruit. La vérité qui vient de lui a libéré toutes les autres; ruinant la sacralité païenne, dépeuplant la terre des faux dieux, elle a ouvert la voie à notre maîtrise sur les choses, nonobstant tous obscurantismes imbéciles qui avaient repris pied au sein même de sa civilisation. Les dénoncer, ces obscurantismes, n’était certes pas une faute. L’erreur funeste des « lumières » ne fut pas de libérer la raison, mais de l’enténébrer au contraire, par l’idolâtrie de « l’homme innocent » qu’elles placèrent au centre des futures conquêtes. L’avenir de la science eut dès lors pour corollaire les mensonges terrifiants des constructions mentales, puis sociales, dont nous n’avons que trop souffert. Que leur désastre ne nous livre pas aux régressions crédules des fausses « croyances », non plus qu’au scepticisme distingué des castes ethnologiennes !

Nous ne guérirons du désespoir que par une nouvelle évangélisation des hommes, plus plénière, plus universelle, plus profonde encore, que celles qui depuis 2000 ans furent entreprises pour le progrès de l’humanité.

Tout cela, au fond, on le sait chez les clairvoyants.

Enfin, on est en train de l’apercevoir.

Les plus courageux commencent même à le dire (voir Régis Debray, voir aussi BHL à l’article suivant !)

Jésus envoie toujours ses apôtres pour enseigner et baptiser, non pas au nom des mythologies polythéistes, non pas au nom des monothéismes raides et mutilants, mais au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit. C’est pourquoi les Esquimaux, comme vous et moi, ont besoin de prêtres. Que feraient-ils de gens qui ne peuvent leur dire ni le péché ni l’espérance ? Cette double révélation est l’Unique Nécessaire.

Je crois voir Hergé en son purgatoire : comme il souffre de devoir relire les années soixante à l’envers ! Alors, il reprend l’album, gomme l’ethnologue, redessine un missionnaire. La tâche est légère : Jo et Zette lui prêtent la main. Le purgatoire est forcément court à ceux qui ont tant fait pour la jeunesse…

BHL, vous manquez à l’Église !

Les catholiques n’ont pas salué comme elle le méritait la page que vous donniez au « Point » ce 23 août. Vous y repreniez à votre compte – pour en faire un titre – le cri des millions de fidèles en larmes qui souffraient de voir Jean-Paul II quitter la Pologne, à la fin d’un voyage qui sera peut-être le dernier : Reste avec nous, Wojtyla !

Toi, Wojtyla, orateur immense et inspiré

Toi, ce combattant du Droit et de l’universalisme vrai

Toi, ce pèlerin harassé qui, ignorant sa propre faiblesse (…) porté par l’amour qui lui est adressé et dont l’être rayonne demande à ceux qui lui suggèrent de poser le sac : Le Christ est-Il descendu de sa croix ? Les apôtres Pierre et Paul n’ont-ils pas suivi Dieu jusqu’au martyre ?

Toi, serviteur d’une Parole qui ne tient son autorité que du ciel

Toi, l’image d’une force intérieure, d’un courage, dont je ne vois, aujourd’hui, guère d’autre exemple en ce monde.

J’arrête de citer des propos qui, sous la plume d’un rédacteur de Kephas, passeraient pour l’extrême de la papolâtrie. Ils viennent cependant d’un écrivain juif, pétri de culture juive, trop heureux de se joindre aux millions de fidèles.

Les raisons qui justifient ce lyrisme ?

Jean-Paul II, qui a ouvert la première brèche dans l’idéologie de granit du communisme, affirme aujourd’hui sa pleine solidarité avec les laissés-pour-compte de l’ordre néo-capitaliste et marchand.

Il est, au Mexique, au Guatemala, aux côtés des Indiens en voie de liquidation culturelle et parfois physique.

À Jérusalem, il dit la dette de son Église à l’endroit de ses frères aînés, les Juifs, il refuse la guerre des civilisations entre la chrétienté et l’islam.

Devant un parterre d’anciens apparatchiks communistes reconvertis au nationalisme, il met en garde contre la tentation du repli identitaire et chauvin.

Reste que le pape est montré du doigt par tous les bobos de ce monde, accapareurs de médias et maîtres du « qu’en dira-t-on » : n’a-t-il pas prétendu, dans un discours en Afrique, que la fidélité conjugale était le seul moyen à la fois sûr et moralement légitime de faire reculer le sida ? N’est- il pas appelé par ces bobos, et pour ce motif, « le plus grand assassin du 20e siècle » ? Bernard-Henri Lévy osera-t-il louer aussi ce sombre côté du personnage, prédicateur d’une morale absurde et rétrograde ?

Oui, il l’ose, et sans précaution. Dans ce même « Point », le 21 septembre 1996, au milieu du déferlement de papophobie suscité par le voyage à Reims, il voit en Jean-Paul II un des hommes les plus libres de l’Europe contemporaine, celui auquel elle doit, cette Europe, un peu de sa liberté retrouvée, et il le félicite d’avoir pris les positions que l’on sait sur la contraception, l’avortement et les mœurs, rappelant ainsi aux catholiques les principes qui guident leur choix (NB : ces principes gouvernent la morale, et non la morale des catholiques, même si les incroyants l’aperçoivent mal.) Et BHL de se féliciter qu’il y ait un lieu en ce monde (…) où continue d’être dit que la condition humaine ne peut pas faire l’impasse sur la question du mal, du péché, de l’interdit, et qu’il y ait un pape pour rappeler que l’espèce ne fera jamais complètement l’économie de sa part noire ou mauvaise.

Cela est peut-être difficile à entendre, ce n’en est pas moins une bonne nouvelle, parce que c’est un gage de civilisation, et un rempart contre la barbarie. Merci au pape d’exister, et de jouer son rôle de pape.

Eh ben, savez-vous, BHL, tout ça nous laisse rêveurs, à Kephas…

Si vous vous faisiez baptiser ? On ne le dit pas pour rire. Si vous étiez chrétien, ça nous ferait un dégourdi de plus; justement, ces temps-ci, on n’en a pas trop. Puis, ça ferait du courant d’air. Du remue-méninges, chez les nombreux catholiques qui détestent le pape pour les raisons qui vous font l’aimer.

Juif, dites-vous, écrivain juif, de culture juive ? Saint Pierre et saint Paul le furent aussi; ça n’a rien empêché, au contraire ! Et si vous ne vous y mettez pas, l’un puis l’autre, en commençant par les vedettes, jamais les Juifs n’en finiront de reconnaître le Seigneur. C’est l’heure, pour plein de raisons historiques que vous débrouilleriez mieux que moi. Que je sache, vous n’avez pas une « foi » juive qui vous tiendrait éloigné de Jésus-Christ. Alors ? Justement, me direz-vous, vous n’avez pas non plus la foi chrétienne. Vous en êtes bien sûr ? Sûr de ne pas croire assez en Jésus-Christ pour demander son baptême, qui ferait le reste, soit le don plénier de la foi avec la rémission de vos péchés ? Vous ne seriez pas le premier, vous le savez bien : Libermann, Ratisbonne (Frossard…), Édith Stein, Eugenio Zolli, rabbin de Rome sous Pie XII, tant d’autres jadis et naguère… Et si vous me dites que ceux-là furent appelés d’extraordinaire et imprévisible façon, ne trouvez-vous pas imprévisible et un peu extraordinaire d’être ainsi appelé par un rédacteur de Kephas ? Il arrive que le Seigneur se serve des outils qu’il a sous la main…

Oui, je sais, l’Église catholique : pour vous, quelle énormité ! Et comme il vous est plus facile de l’admirer du dehors !

Soyons directs, quand même; cessons de raisonnailler, car chacun a la raisonnaillerie pour lui.

Par votre savoir des choses du dehors, vous savez que c’est ça ou rien.

Et par votre savoir des choses du dedans, vous savez que ce n’est pas « rien »…

Viens avec nous, BHL !


  1. Situ : situationnistes, est-il besoin de le préciser ?
  2. Soyons exacts : Tintin et Milou en Syldavie