Octobre–Décembre 2002

Idoles à abattre

Patrice de Plunkett *

L’Occident devient une société « postchrétienne » : le matérialisme mercantile installe un paganisme inédit. Rien de plus urgent que de comprendre le monde où nous allons vivre. Quelles sont nos idoles ? Comment s’opposent-elles à la nouvelle évangélisation ? Comment nous en libérer ?

Le catholique serait définitivement un « conservateur » ? Des journaux l’affirment, mais rien n’est moins sûr. On ne voit pas ce qu’un croyant lucide pourrait vouloir « conserver » de notre société, qui ressemble de moins en moins à une civilisation – et surtout pas à une civilisation chrétienne.

Le dérapage de l’Occident appelle les catholiques à de nouvelles analyses. Ils s’y lancent avec de nouveaux outils.

Ainsi la notion de structures de péché.

Ce concept est apparu à la fin du XXe siècle. Il ne rejette pas sur « la société » les fautes des hommes : il constate que les hommes ont créé des « situations sociales »1 qui deviennent « relativement indépendantes de la volonté humaine »2, et qui exercent – par elles-mêmes – « une influence négative »3. Ces structures « pervertissent le développement social »4. Elles dévoient leurs propres dirigeants ; elles déboussolent le grand public.

Depuis le dernier tiers du XXe siècle, les pays riches sont assujettis à une mécanique sans précédent. Mue par l’économie, lestée du poids (inouï) de l’audiovisuel, cette Méga-Machine exerce une influence psychologique de masse : elle hypnotise l’individu, indécis et volatil. Elle fausse sa vision de la vie. Dès 1991, le pape Jean-Paul II5 dénonçait une société qui perdait « le sens de l’existence » et qui poussait l’individu à « se préoccuper seulement de la jouissance ou de l’avoir, au point de n’être plus capable de dominer ses instincts et ses passions, ni de les unifier ou de les maîtriser ». En l’espace de dix ans, le malaise s’est élargi. D’où vient-il ?

Une société « post-chrétienne »

La machine économique-médiatique fabrique notre air du temps. C’est un produit acide. Il dissout les « valeurs » et les « repères », il ronge les vertus collectives qui fondaient toute civilisation : « le sens des responsabilités, le sens de la solidarité, le sens de la nécessité d’une autorité appuyée sur la transcendance »6. Distendue aux dimensions de la planète, la société occidentale est une hypertrophie technologique et une atrophie spirituelle. Ainsi est né le « nihilisme postmoderne » dont se plaignent, le samedi matin à France-Culture, des sociologues désorientés et des philosophes en deuil.

La postmodernité est une « tyrannie de l’intimité » (Richard Sennett) : elle exalte l’individu, mais elle le veut « conforme ». À chacun elle infuse les trois mêmes illusions : 1. croire que toutes ses pulsions doivent être satisfaites ; 2. croire que seul compte le plaisir dans l’instant ; 3. croire que tout doit changer tout le temps, et que tout ce qui dure est suspect.

On reconnaît cette triple attitude : c’est celle du consommateur idéal, formaté par le marketing. Voilà le nœud du problème ! « La production et la consommation de marchandises finissent par occuper le centre de la vie sociale et deviennent la seule valeur de la société »7 : une société dont le seul ressort est un commerce de masse, qui tire profit des « comportements » de la foule. Ce commerce doit ouvrir sans cesse de nouveaux marchés ; donc il suscite en nous, sans cesse, de nouveaux comportements. Par la publicité, nuit et jour, il diffuse un climat mental artificiel : un monde d’images et d’« émotions » qui promeut de « nouvelles mœurs ». L’idéologie publicitaire nous pousse à considérer notre vie « comme un ensemble de sensations à expérimenter, non comme une œuvre à accomplir »8 ; le marketing de masse veut exploiter toutes nos pulsions, y compris celles que l’ancien héritage moral nous conseillait de trier et de dominer. En résulte une formidable pression qui nous suggère de céder à tous nos instincts : pour mettre ces instincts au jour (et les exploiter), le bulldozer commercial arrache les « haies » – culturelles ou spirituelles – qui stabilisaient notre paysage intime. Il en fait table rase. « Réduisant totalement l’homme à la sphère économique et à la satisfaction des besoins matériels », notre société « refuse à la morale, au droit, à la culture, à la religion, leur réalité propre et leur valeur »9.

Ainsi le matérialisme de l’Ouest semble réussir ce que celui de l’Est avait raté : l’éradication de l’âme. Sauf les saints du calendrier (pour combien de temps ?), le catholicisme disparaît de notre environnement. « Une nuit spirituelle tombe sur l’Europe », annonçait en 1999 le cardinal archevêque de Bruxelles : c’est la logique « suffocante » d’une société « déterminée par le marché », précisait l’évêque de Rotterdam. En août 2002, un mensuel français fit de l’argent en présentant le phénomène religieux comme une sorte de produit physio-chimique de notre appareil cérébral ; ce numéro annonçait en couverture : « Pourquoi on croit en Dieu – Les étonnantes réponses des neurosciences ». Gros succès dans les kiosques…

Depuis 1990, Jean-Paul II accuse l’Occident « post-chrétien » de se livrer à un « matérialisme mercantile ».

Les grands médias répliquent en jetant le soupçon sur « le pape et ses dogmes ».

D’où ce phénomène dans notre société : la montée d’une hostilité spéciale à rencontre du catholicisme. Est-ce un complot ? Non, c’est un réflexe. Le 17 juillet 2002, un journal télévisé présentait un archevêque en ces termes : « Mgr Barbarin est un catholique atypique : il est direct, ouvert et proche des gens… » Lors de chaque JMJ, les médias tâchent de prouver que les jeunes chrétiens préfèrent les mœurs de l’époque à « la morale du pape ».

Pourquoi l’anticatholicisme est-il devenu instinctif dans les salles de rédaction ? Les observateurs justifient cela par des hypothèses empruntées à l’actualité ; mais la cause structurelle, c’est qu’il existe une antinomie entre la société marchande et le christianisme. Si le chrétien est un croyant, alors il ne sera pas un consommateur tout à fait malléable : il essaiera de suivre l’Évangile plutôt que les pressions sociales. En lui, l’alliance de la foi et de la raison engendrera un psychisme unifié. Capable de dominer ses instincts, il pourra résister aux leitmotive de l’hyper-consommation (qui nous répètent : « Suivez vos émotions, cédez à vos pulsions ! » ). Le croyant n’appartient pas à ce matérialisme mercantile, dont le centre nerveux réside dans les grands médias audiovisuels ; les médias, quant à eux, se considèrent (dit un rédacteur en chef) comme « le cerveau de la démocratie » – et ils confondent cette démocratie avec le matérialisme commercial de masse. Donc ils se méfient du catholique. En apparence ils le soupçonnent de n’être pas un bon « démocrate » ; ce qu’ils lui reprochent en réalité, c’est de n’avoir pas le profil du bon consommateur.

Les idoles de la société marchande

Il y a plus : le matérialisme mercantile véhicule une conception de la vie, qui contredit celle de l’Évangile.

Pour l’Occident « moderne », tout homme doit être rentable – et chaque instant n’est que l’occasion de consommer quelque chose. Donc l’attitude « moderne » (à l’exclusion de toute autre) sera l’hédonisme : le culte de la jouissance dans le moment présent. Le matérialisme de l’Ouest riche ne promet pas de lendemains qui chantent : il nous enferme dans la minute éphémère, clin d’œil entre deux nuits sans étoiles, instant « sourd et muet » comme les idoles que dénonce la Bible…

À l’opposé, l’Évangile aussi nous parle de l’instant – mais il lui donne sens : et même un sens absolu. Il transfigure chaque minute, il en fait jaillir des étincelles d’éternité : « intensité du moment présent, durant lequel notre temps fugace est tangent à l’éternité de Dieu et peut y gagner valeur permanente, éternelle »10… Chaque instant de la vie du chrétien est le croisement d’une « horizontale » (la Révélation, transmise de génération en génération) et d’une « verticale » (la résonance de nos actes dans l’éternel) : Dieu, dit le psaume 64, « fait crier de joie les portes du matin et du soir ». Le christianisme porte donc une « culture de vie ». Et le matérialisme mercantile en est l’inverse : ce qui fait de lui – selon la formule du pape – une culture « de mort », un rouage du néant. L’extension planétaire de ce système (écrit Jean-Paul II) « impose partout de nouvelles échelles de valeur, souvent arbitraires et au fond matérialistes, face auxquelles il est difficile de maintenir une solide adhésion aux valeurs de l’Évangile »11. Vivre « pour Dieu » ou vivre « pour la mort », disait Pierre Emmanuel : entre le Christ et la société marchande, il y a contradiction sur l’essentiel.

L’Évangile prévoit cette antinomie. Il la juge décisive, puisqu’il la présente comme un conflit de religions. « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon », dit saint Matthieu. « Servir Dieu » engage l’être humain jusqu’au plus profond de sa personne ; un tel « service » ne saurait être rendu à Mammon sans qu’il y ait blasphème – « et aliénation de l’homme »12. Comment s’aliène l’idolâtre ? En s’adorant lui-même à travers les « vanités sans vie » (dit Jérémie) : « malheureux sont-ils avec leurs espoirs mis en des choses mortes », dit la Sagesse. L’homme, écrit Jean-Paul II, s’aliène « quand il refuse de se transcender, et de vivre l’expérience du don de soi et de la formation d’une communauté humaine authentique, orientée vers sa fin dernière qui est Dieu ». Une société s’aliène « quand, dans les formes de son organisation sociale, de la production et de la consommation, elle rend plus difficile la réalisation de ce don et la constitution de cette solidarité entre les hommes »13.

C’est ce qui se passe aujourd’hui. Le matérialisme mercantile prétend être notre horizon indépassable (comme s’il était l’infini) ; mais il nous enferme dans un univers sans cœur et sans issue : celui des « désirs », des « émotions » et des « mœurs » qu’il suscite à son profit. Ces idoles sont légion. Elles portent des noms séducteurs : Droits, Innocence, Divertissement, Bonheur, Corps, Changement…

• L’idole des Droits est la mère de ce panthéon : car l’idolâtre croit que tout lui est dû.

• L’idole Innocence bénit l’hypermarché des « nouveaux comportements ». Elle nous fait croire que nous pouvons zapper nos responsabilités et vivre plusieurs vies à la fois : être en même temps parent et bisexuel, citoyen et libertaire, jeune cadre et vieil adolescent… L’idole me dit : « Tu peux être des millions de personnes » (publicité Tiscali). Et : « Tout ce que tu fais est bon, puisque c’est toi qui le fais ». Ainsi, elle m’installe dans l’incohérence – qui mène à la dispersion de soi. Elle nous pousse, moi et les autres, à vivre et penser en deçà du bien et du mal (donc « comme des porcs », dit un pamphlet récent). Et si tout ce que je fais est « bon », quiconque me critiquerait serait « intolérant » envers moi : d’où la prolifération du mot « tolérance » dans le vocabulaire contemporain. L’idole Innocence nous mène à croire que nos actes sont sans effets nocifs : « Les idoles ont des yeux et ne voient pas ; leur est semblable tout homme qui se fie en elles ! » (psaume 113).

• L’idole du Divertissement perpétuel règne sur les médias ; les médias règnent sur la société. Bernanos prophétisait ce double règne dans une conférence de 1947 : « La société moderne est en mesure d’amener peu à peu le citoyen à troquer ses libertés supérieures contre la simple garantie des libertés inférieures : le droit à la liberté de penser (devenue inutile puisqu’il paraîtra ridicule de ne pas penser comme tout le monde), contre le droit à la radio ou au cinéma quotidien ». Aujourd’hui, radio et cinéma sont dépassés par la télévision quotidienne ; et même par la consommation de porno sur l’Internet quotidien.

• Le Bonheur est l’idole la plus tyrannique. Notre époque l’identifie au jouir, qui est le ressort du commerce de masse ; elle veut que chacun adhère à ce culte en se montrant « bien dans sa peau, bien dans sa tête » (c’est le signe du « bonheur » aujourd’hui). Ce standard d’existence est irréaliste ? Mais chacun doit s’y plier, s’il ne veut pas avoir l’air de s’exclure du jeu social. D’où l’énorme consommation de tranquillisants : pour oublier que la vie n’est pas si simple.

• L’idole du Corps est omniprésente. Slogan d’une marque : « Fais plaisir à ton corps ». Couverture d’un magazine (2002) : « Le corps obsession ». Des philosophes comme Pierre-André Taguieff ou Alain Finkielkraut protestent contre cette civilisation affaissée dans le physiologique (voire dans le viscéral) : si « la vie » n’est que « le corps », et puisqu’un corps vivant « bouge », alors vivre ne consiste plus qu’à « bouger »… Diagnostic de Libération (2 février 2001) sur le héros d’un film : « Exclusivement préoccupé par le mouvement, il bouge, court partout et trouve sa raison d’être dans le rapport physique qu’il entretient avec la ville et qui signe la jeunesse d’aujourd’hui ». Quant aux handicapés, qui ne sauraient « courir partout », méritent-ils de naître ? On sait ce qu’en pensent (sourdement) les médias, et (ouvertement) la Cour de cassation. Déjà le courant nous entraîne plus loin : vers l’eugénisme, auquel les hésitations du Comité national d’éthique entrouvrent la porte. Le commerce du vivant pointe à l’horizon. On parle de réviser la loi : les députés résisteront-ils aux pressions de l’industrie biotechnologique, déguisées en « demande des parents » ?

• L’idole du Changement… On la croyait « de gauche », mais elle est devenue l’étendard de la mondialisation néolibérale. « La seule constance aujourd’hui, c’est le changement » (Jürgen Schrempp, alors patron de Daimler-Benz) : un tel slogan s’ingénie à donner raison – un siècle et demi plus tard – au Manifeste communiste de 1848. Le capitalisme, écrivait Karl Marx, « n’existe qu’à la condition de révolutionner sans cesse le mode de production, par conséquent tous les rapports sociaux » : d’où « cette agitation, cette insécurité perpétuelles qui distinguent l’époque bourgeoise de toutes les précédentes… » « Tout ce qui fut sacré est profané », affirmait bizarrement le matérialiste Marx. Ce constat était exagéré pour l’époque. Se réalise-t-il maintenant, sous nos yeux ?

Un paganisme contre l’évangélisation

Quand l’idolâtrie devient climat officiel, on peut parler de « paganisme ». C’est notre situation : mais nous vivons un paganisme inédit. Les religions de l’Antiquité préfaçaient la Révélation ; l’idolâtrie moderne est un oubli de Dieu. Les baalim ou l’Olympe exprimaient des civilisations ; nos idoles ne reflètent qu’un commerce. La déesse Artémis était un lien social entre les gens d’Ephèse (Actes 19) ; les idoles d’aujourd’hui poussent chacun à l’égocentrisme (même si on l’orne de l’adjectif « citoyen »). Les anciens païens cherchaient à relier l’homme à l’univers ; le paganisme actuel me dit que mon nombril est le centre du monde14

Ainsi érigée en système dominant, la « structure de péché » matérialiste-mercantile s’oppose à la nouvelle évangélisation. Mais dans certains milieux catholiques (chez les « passéistes », chez les « réformateurs » – ou chez nous autres, trop paisibles paroissiens), on rechigne à admettre que cet obstacle soit désormais le principal.

Les passéistes restent persuadés (comme ils l’étaient en 1900) que « tout est de la faute des francs-maçons » ; ou (comme en 1981) que « tout est de la faute de la gauche ».

Les réformateurs se croient non-conformistes ; mais ils adhèrent aux « nouvelles mœurs », ils abaissent la théologie au rang de département des sciences humaines, et ils demandent que l’Église « renonce à ses certitudes » : ce qui satisfait la société marchande.

Quant aux paroissiens trop paisibles, ils rêvent d’une « présence facile, en un monde où l’on serait chrétien sans rupture »15. Ils confondent Béatitudes et cécité : désireux de voir le bien partout, ils ne voient le mal nulle part. D’où la chute du tonus religieux en Europe, parmi ceux que l’évangile appellerait des « minicroyants » (« oligopisoi » : Mt 8, 26).

Ce collapsus nous guette tous.

Si nous y succombons, nous avons peu d’excuses. Le prologue de saint Jean nous indique depuis deux mille ans comment envisager le monde. L’Église d’aujourd’hui – avec « son centre régulateur qui est à Rome », disait Claude Tresmontant – nous appelle à la lucidité : voyant que la société est devenue postchrétienne (et lançant l’idée d’une nouvelle évangélisation), Rome explique que l’époque a perdu le nord ; qu’il faut tout lui réapprendre ; que la société martèle l’esprit des jeunes ; et que la conquête de ces jeunes (non leur « reconquête », puisqu’ils n’ont jamais été évangélisés) sera notre tâche au XXIe siècle. Or une enquête16 sur « les valeurs des Européens » révèle que 42 % des Français de 18–24 ans s’interrogent sur « la vie après la mort » (en 1982 ils n’étaient que 30 %). Malgré la satiété dont le matérialisme marchand prétend remplir les jeunes, un espace intérieur s’ouvre dans leur esprit : « Je crois en Dieu, mais je ne connais rien de lui », disaient-ils à Toronto le 25 juillet 2002. Leur inquiétude est un appel. L’Église l’entend. Elle nous fournit les moyens d’y répondre. Le catéchisme de 1993 (admirable outil) est en édition de poche ; l’Internet met les analyses chrétiennes à la disposition du public… Nous n’aurions qu’à travailler pour nous mettre en phase, et pour voir la planète comme un chantier d’évangélisation.

« Ce monde a besoin que vous soyez le sel de la terre ! »17, répète Jean-Paul II.

Au lieu de cela, nous prenons le monde pour juge. L’air du temps nous intoxique. Marcel Gauchet18 se dit « frappé par l’attitude de chrétiens intellectuels que je connais, qui préfèrent se réfugier dans l’expérience subjective indicible plutôt que de réfléchir sur leur foi ». Le discours minicroyant se répand, non seulement sur les plateaux de télévision (où l’on invite des « réformateurs » distingués), mais jusque chez les laïcs de base. Des animateurs paroissiaux nous exhortent à témoigner de notre « tolérance » (et non plus de notre « foi » : comme si l’une de ces deux vertus devait remplacer l’autre). Et en quel sens emploient-ils le mot « tolérance » ? Au sens catholique (respecter la conscience d’autrui) ? Ou plutôt au sens mercantile (approuver n’importe quoi) ? En ce cas ils ont adopté un des fétiches de l’époque : l’idole Innocence qui justifie tout. Quand des chrétiens accusent l’Église de « crispation dogmatique », ils s’inclinent devant l’idole – ultralibérale – du Changement. Quand ils réclament un « sacerdoce des femmes » (comme si l’eucharistie était un pouvoir social auquel appliquer la « parité »), ils sacrifient à l’idole des Droits…

Nous sommes en train de nous fabriquer un post-christianisme, insipide et vide : une succursale des idolâtries marchandes, et qui n’a même pas le mérite d’attirer le client. Au lieu de témoigner du Seigneur, nous le laissons seul. « Ainsi, vous n’avez pu veiller une heure avec moi ? »

Le chant du coq

Après le sommeil à Gethsémani, il y a le reniement. Mais le coq chante. C’est l’heure de quitter la cour du mensonge, et de sortir pleurer – mais comme saint Pierre à l’aube de l’Église universelle. Chesterton disait : « L’espérance est une vertu qui n’appartient qu’aux chrétiens lorsque la situation paraît sans issue ».

Le coq chante dans des livres et des articles. Ils sont souvent signés par d’anciens « réformateurs » ; ces hommes annoncent une aube plus catholique que prévu. Ainsi Paul Valadier19 : le philosophe jésuite prend le contrepied de l’idéologie postmoderne. On se trompe, suggère-t-il, quand on dit que le message de l’Église romaine serait seul intransmissible (parce que trop « raide ») : aujourd’hui l’école n’est pas mieux écoutée que l’Église, parce que la société mercantile tend à briser toutes les transmissions et à effacer tous les héritages, d’où qu’ils viennent. D’autre part, l’enseignement de l’Église romaine n’est pas « raide » : il est cohérent. Et cette singularité ne nuira pas toujours au message chrétien : elle finira par jouer en sa faveur. Désorienté par un univers sans normes, l’individu attend « des réponses globales » et des repères concrets : la foi chrétienne va faire (à nouveau) « œuvre créatrice » – et le conformisme mercantile va montrer ses limites, « car une société ne peut rester longtemps dans le climat de vacuité idéologique, culturelle et spirituelle qui est le nôtre… » L’idéologie libérale-libertaire étouffe la vraie liberté, celle de la conscience. D’où notre chance historique : la richesse de l’Évangile, écrit le P. Valadier, donne au christianisme une pertinence « adéquate à notre époque » ; aujourd’hui la Bonne Nouvelle « n’est pas le message d’une religion encadrant la société, mais au contraire un message inspirateur de liberté ».

Réveillés au chant du coq, les chrétiens se retrouvent sentinelles du matin – comme l’avait dit le pape aux JMJ de l’an 2000. Nous sommes l’avant-garde d’une libération.

Que faire ? Jean-Paul II répond : aider à démanteler les structures de péché, pour « les remplacer par des formes plus authentiques de convivialité »20. Comment faire ? Agir en chrétiens, sans se soucier de partis politiques acquis aux idoles21. Et lutter « pour obtenir des institutions justes », écrit le cardinal Ratzinger22. Ainsi le Saint Siège demandant à l’OMC que « les politiques de libéralisation du commerce international soient mieux mises au service de la dignité de la personne humaine et de la construction d’une vraie famille entre les nations, fondée sur la solidarité ». Ainsi également la Fondation Centesimus annus et ses programmes de finance éthique, de microcrédit et de commerce équitable…

Hormis les structures, il y a les hommes. « En haut », les managers du système ; « en bas », la foule des consommateurs aliénés. C’est auprès d’eux – tous – qu’il va falloir agir. « En haut », signifier aux dirigeants qu’ils ne sont pas responsables seulement devant leurs actionnaires (et rappeler aux dirigeants chrétiens qu’il ne suffit pas de se montrer à l’église en famille). « En bas », aider l’homme d’aujourd’hui – dans sa fragilité – à comprendre qu’il se disloque en suivant les idoles, mais qu’il s’unifierait en adorant l’Unique. Autrement dit : « détourner le processus de l’individualisme dans la direction de la foi chrétienne et de la personnalité humaine justement comprise »23

Une « théologie de la libération » ?

Assiéger les structures, agir auprès des personnes… Cette « praxis évangélique » (« écho du Magnificat ») appelle une véritable « théologie de la libération »24. Souvent une intuition juste tente de se faire jour au travers d’une erreur ; seule l’Église romaine – Newman le souligne – sait à la fois repousser l’erreur et accueillir l’intuition. Une nouvelle théologie de la libération ne répétera pas l’erreur des années 1980 : chercher dans une idole (le matérialisme marxiste) un recours contre une autre idole (le matérialisme capitaliste). L’Évangile ne mêle pas le ressentiment à l’esprit de justice. Ils ne divise pas l’humanité classe contre classe : il soigne ses blessures (avec la Parole « vivante et efficace » qui pénètre « jusqu’à la division de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles » : He 4, 11–16).

Une véritable théologie de la libération naît du Credo professé totalement. Les médias affirment que le « spirituel » est l’ennemi du « social », et que l’Église catholique devrait diluer ses dogmes religieux pour renforcer son action humanitaire ? Non-sens ! C’est par sa foi surnaturelle que l’Église est devenue l’Experte en humanité, et ce n’est pas l’humanité (mais le clergé des idoles) qui nous enjoint d’alléger le Credo. L’apostasie des chrétiens ne rendrait service à personne : saint Paul ne nous dit pas de « plaire » à l’époque, il nous dit de la « racheter ».

Désormais la condition humaine est en cause, jusque dans ses racines. Ce qui la menace est sans équivalent dans l’Histoire : aucune société (avant la nôtre) n’avait considéré « les profits et les lois du marché comme des paramètres absolus, au détriment de la dignité et du respect de la personne et du peuple »25. Aucune époque n’avait prétendu priver l’homme de toutes ses dimensions culturelles, morales, spirituelles, pour l’enfermer dans la jouissance matérielle fugace. Aucune ploutocratie n’avait eu les moyens techniques de manipuler l’humain, de le « produire » industriellement, et de faire commerce de ces produits vertigineux…

Sauver l’humanité en l’homme, c’est protester en faveur de son ancrage surnaturel – sans lequel le naturel disparaît. La foi et la raison nous en font un devoir : vouloir ce qui est raisonnable (et difficile) requiert « courage et patience », dit Jean-Paul II. « Le Royaume de Dieu exige la force », dit saint Matthieu. Nous affrontons, dit le cardinal Castrillón Hoyos aux prêtres, « une culture de la déception » et « une morale du consensus, sous-produit de l’individualisme démocratique » : mais « n’oublions pas que le dialogue de l’Église a toujours été pluriculturel, et que la peur a été vaincue par le martyre. Est-ce qu’il fut, par hasard, facile d’affronter le libertinage sexuel d’Athènes, de Corinthe et de Rome ? Ou d’introduire la sainteté du mariage dans le monde païen d’Orient et d’Occident ? Ou de convertir ceux qui détenaient le pouvoir et la richesse ? Est-ce qu’il fut facile de pacifier les violents ? »26

Le courage, la patience et la force : donc la justice ! Une justice qui ne vienne pas de nous, mais « de Dieu » (Rm 10, 3) ; et qui ne soit pas seulement individuelle, mais sociale : « Quiconque, dans l’obéissance au Christ, cherche d’abord le Royaume de Dieu, y puise un amour plus fort et plus pur pour aider tous ses frères et pour accomplir une œuvre de justice, sous l’impulsion de la charité »27. Jean-Paul II avertit les chrétiens d’Occident : « Se convertir à l’Évangile signifie reconsidérer tous les milieux et tous les aspects de la vie, spécialement tout ce qui concerne l’ordre social et la réalisation du bien commun » ; cela exige « un effort pour assimiler les valeurs évangéliques en opposition avec les tendances dominantes du monde »28. « S’opposer » ainsi, c’est rompre avec notre structure de péché : ce système que la Bible appellerait une Babylone (dans l’Apocalypse), ou une Maison de servitude (dans l’Exode).

C’est d’ailleurs à un Exode que nous invite le pape, puisqu’il nous appelle à « faire tomber les chaînes injustes »29 : en libérant les hommes, on fait justice ; « pratiquer la justice » est sortir du Pays des idoles – pour « marcher humblement avec son Dieu » (Michée 6, 8). « Suivre le Christ, c’est changer la saveur de l’histoire humaine »30 : si la contemplation et l’adoration sont la clé de tout, nous devons témoigner de leur fécondité. Le Royaume vient à « ceux qui accomplissent, chaque fois en leur temps, la loi de l’amour du Christ »31, et leur mission est de sauver « non pas une humanité future qui n’est qu’un mythe, mais l’humanité totale, dans les hommes concrets de chaque génération »32. Une théologie de la libération est une théologie de l’Histoire, puisque l’Histoire est un chemin du Salut.

* Journaliste, essayiste. Auteur notamment de : Ça donne envie de faire la révolution ! (Plon, 1998), Quelle spiritualité pour le XXle siècle ? (Éditions 1, 1998), L’Évangile face aux médias (Edifa, 2000), L’idéologie médiatique (Colloques de Guilé, 2002). Rédacteur en chef puis directeur de la rédaction (1978–1997) du Figaro Magazine. Chroniqueur des « Signes des temps » au Spectacle du Monde.


  1. Catéchisme de l’Église catholique (CEC), § 1869.
  2. Instruction sur la liberté chrétienne et la libération (ILCL), § 74.
  3. CEC nº 408.
  4. ILCL, id.
  5. Jean-Paul II, Encyclique Centesimus annus (CA), 1er mai 1991, § 41.
  6. Selon le géopolitologue Ph. Grasset (De Defensa, 10 juillet 2002).
  7. CA, § 39.
  8. Id.
  9. CA, § 19.
  10. Dom Cl. Jean-Nesmy, Bible chrétienne II* (BC), § 66, (éd. Sigier).
  11. Exhortation Apostolique Ecclesia in America (EA), 22 janvier 1999, § 20.
  12. BC, id.
  13. CA, § 41.
  14. Même les sectes promettent de nous « épanouir » et de nous « réaliser » : discours habituel de toutes les activités commerciales.
  15. H. de Lubac, Théologie dans l’histoire (TH), DDB 1990.
  16. Futuribles, juillet–août 2002. (Cf. Le Monde, 24 juillet 2002).
  17. Jean-Paul II (JMJ), 28 juillet 2002.
  18. Chrétiens, tournez la page (Bayard, 2002).
  19. Id.
  20. CA, § 38.
  21. Cf. Liberté politique, (mars–avril 2002).
  22. Œcuménisme et politique (Fayard 1987).
  23. Synode européen (SE), 1999.
  24. ILCL, § 98, et CA, § 27.
  25. EA, § 56.
  26. SE.
  27. Gaudium et Spes, § 72.
  28. EA, § 27.
  29. JMJ 2002.
  30. Id.
  31. J. Ratzinger, La théologie de l’histoire de saint Bonaventure, PUF 1988.
  32. TH.