Octobre–Décembre 2002

Notes de lecture

La pastorale de l’Église

Daniel Bourgeois – Éditions Saint-Paul – Luxembourg, 1999, 719 p., 44,50 euros.

Ce livre est le tome XI de la collection AMATECA (c’est-à-dire Associazione di MAnuali di TEologia CAttolica) qui comptera 22 volumes pour réaliser une série complète recouvrant tous les grands chapitres de la théologie catholique. Les auteurs appartiennent à de nombreuses régions linguistiques et culturelles et chaque volume est publié au fur et à mesure en Italien, Allemand, Anglais, Espagnol, Français, Polonais, Portugais et Russe. Ainsi, cette collection veut constituer à la fois un lieu d’échange théologique international, et un bien commun. Le président du comité des éditeurs est le Cardinal Christoph Schönborn qui écrira le volume de christologie. La pastorale de l’Église est le 6e tome paru en langue française.

À de nombreuses reprises, le Saint-Père a présenté comme une exigence particulière pour la théologie contemporaine d’être organique et systématique.

Ainsi, La pastorale de l’Église s’emploie à présenter les principaux domaines de la théologie, non pas en les énumérant successivement, mais en mettant en valeur les articulations intérieures qui les unifient, grâce à une forte structure logique.

Pour se faire une idée de l’ampleur de la matière traitée, citons les sujets majeurs :

– Des synthèses de théologie biblique dans l’Ancien et le Nouveau Testament, fondées sur l’exégèse scientifique.

– Un résumé de la christologie de Chalcédoine et de Vatican II autour de l’analyse de concepts philosophiques clés (personne, nature). Ce passage (p. 126–139) constitue une des parties les plus originales du livre.

– Une étude des trois vertus théologales, mises en parallèle avec la fonction sacerdotale, royale et prophétique du baptisé. Cette enquête sur la nature propre de la vie chrétienne commande ensuite une anthropologie chrétienne spécifique.

– Une réflexion sur les différents états de vie (laïcs, consacrés, ministres ), sur les différents degrés du ministère (épiscopat, presbytérat, diaconat) et leurs relations mutuelles.

– Un exposé sur la théologie comme sacra doctrina d’après saint Thomas d’Aquin pour fonder la théologie pastorale comme science.

– Une fresque de la conception et de la vie pastorales des Pères de l’Église, de la Chrétienté médiévale, de la réforme du concile de Trente.

– Les textes majeurs du concile Vatican II et du pontificat de Jean-Paul II, résumés par la citation d’un passage central.

– Un traité de théologie sacramentaire (p. 509 à 633) où sont analysées les questions actuelles cruciales, avec de nombreuses suggestions pastorales pratiques.

– Des formules vigoureuses sur le mystère de la Sainte Trinité.

– Une approche fondamentale de la théologie morale et du droit canon.

– Une présentation de la linguistique moderne de E. Benvéniste et F. Saussure, qui met en lumière l’importance de la sémiologie (étude des signes) chez saint Augustin, et l’importance actuelle d’une théologie du langage.

Le livre est aussi parsemé de considérations philosophiques synthétiques qui s’enracinent dans la philosophie antique (Platon et Aristote surtout), dans la théologie thomiste ainsi que dans les études philosophiques contemporaines. Les apports philosophiques principaux du livre sont peut-être, outre le résumé de la christologie chalcédonienne, les pages 187 à 192, au seuil de la 2e partie.

On pourrait craindre d’avoir à faire à un amas de sujets multiples, mais l’ensemble est unifié par une grande intuition fondamentale qui parcourt le livre. En quelque propositions, essayons de la résumer. « On peut considérer qu’il y a deux domaines qui rendent compte de la totalité de ce qui existe : les choses (res) et les signes (signum) » (p. 46). La res, la chose essentielle de la vie humaine est la communion avec la Sainte Trinité. Toute l’histoire de l’humanité est au fond l’histoire de l’introduction des hommes à l’intérieur de la vie trinitaire. Le grand moyen choisi par Dieu est l’Incarnation du Fils. Elle est à la fois la révélation de Dieu à l’homme, et la parfaite réponse de l’homme à Dieu. Ainsi, « La nature humaine de Jésus, (est) signe révélateur et instrument sacramentel de communication de la vie divine « et » signe sacramentel de la communion filiale » (p. 133). L’ouvrage est tout entier un déploiement de la définition de l’Église de la constitution Lumen Gentium du Concile Vatican II : « L’Église étant, dans le Christ, en quelque sorte le sacrement (sacramentum), c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen (signum et instrumentum) de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain ». Ceci s’applique en premier lieu à l’humanité du Verbe, sacrement, c’est-à-dire signe et instrument de l’union avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain. De même, la vie chrétienne, à la fois au plan personnel et au plan communautaire, est ainsi conçue. Présenter la vie chrétienne comme sacrement, c’est-à-dire signe et instrument, c’est « la possibilité donnée à toute existence humaine, en tout ce qu’elle est de devenir sacrement de la Pâque du Christ, comme rencontre personnelle de l’homme avec Dieu, accomplie et scellée dans le sang du Christ. […] Il s’agit de voir comment toute existence chrétienne, dans les actes humains qu’elle pose selon le langage concret de sa nature humaine, devient signe sacramentel de la communion personnelle avec Dieu dans le tissu de communion personnelle fondée dans la personne du Fils incarné. » (p. 289).

Les exposés théologiques sont placés sur le fond d’une analyse de la situation contemporaine. À chaque fois, D. Bourgeois part d’une présentation psychologique ou sociologique de notre contexte actuel, puis étudie les conceptions philosophiques qui sont au principe d’un tel état de fait, et les phénomènes historiques qui l’ont généré. L’esprit du lecteur est ainsi ouvert à l’intérêt de la question. La théologie se présente alors comme un véritable éclairage sur notre condition humaine et notre situation historique présente, sous la forme d’une description des richesses divines et humaines que Jésus-Christ dépose dans son Église.

Ce livre est plus qu’un manuel de théologie pastorale, il est lui-même un acte pastoral : ayant défini la théologie pastorale comme « science de la cause efficiente » (p. 140), l’auteur cherche à produire efficacement chez son lecteur l’effet des notions qu’il expose. C’est probablement pour cela qu’il s’imprime profondément dans la mémoire.

Henri Vallançon

L’abbé Berto et la Mission de France – Une imprévisible amitié

Guy Scriff – DMM, Mayenne 2002

Imprévisible fut cette amitié entre l’abbé Berto et la Mission de France lors de cette difficile période : depuis la « monition » du Cardinal Liénart du 28 mars 1952 qui écartait le supérieur du séminaire de Lisieux, après un désaccord avec l’épiscopat de France, jusqu’à la reconnaissance canonique par la Constitution Apostolique du 15 août 1954, beaucoup souhaitaient la mort de la Mission et de son séminaire (p. 58). On n’était pas très loin non plus de la douloureuse question des prêtres-ouvriers en 1954. Qui aurait pu penser que la Mission de France trouverait un défenseur parmi ceux que l’on classait « intégristes », le Père Berto, co-directeur de la Pensée Catholique, revue qui a priori serait défavorable à la Mission (p. 53) ? À l’origine, une amitié sacerdotale entre Guy du Pasquier, correspondant romain de la Mission, où il est entré après avoir commencé ses études au séminaire de Vannes, et l’abbé Berto suffit à expliquer les premiers contacts. Mais, pour que ce dernier s’investisse au point d’intervenir à Rome en faveur de ces prêtres, intervention que le livre voudrait montrer comme déterminante, il y a plus que cette amitié personnelle. L’abbé Berto, dans un article de la Pensée Catholique, exprimait tout à la fois sa sympathie pour la Mission de France, dont il voyait la nécessité face à de la désertification religieuse d’une partie de la France, et ses réticences quand à la manière dont les choses avaient été « mal pensées » depuis la naissance de la Mission après guerre, ainsi que vis-à-vis d’un certain esprit qui s’y trouvait et qui sentait le « frelaté ». Il reprendra sa plume également pour la question des prêtres ouvriers dont le travail manuel ne sera pas en soi incompatible avec le sacerdoce : les trappistes prêtres se livrent aux plus rudes travaux et « leur Ordre est une des fiertés de l’Église ». Il écrit alors le bel article « Contribution à la théologie du sacerdoce et de la virginité sacrée ».

Le livre offre un intérêt particulier à tous ceux qui ont connu cette période, c’est un document d’archives qui, à ce titre, ne concerne pas d’abord le grand public. Au-delà, l’auteur nous fait entrer dans une histoire à épisodes et rebondissements successifs et dont la narration alerte empêche le lecteur de s’arrêter, au risque de rester en haleine. Et, derrière ces débats ecclésiastiques et canoniques, le lecteur peut trouver, en filigrane, une profonde intelligence du sacerdoce et un amour commun de l’Église.

À notre époque où l’Église, en France surtout, a du mal à sortir des clivages qui ont marqué la période conciliaire, ce livre est un bel exemple d’une remarquable amitié sacerdotale qui, sans taire les désaccords parfois importants et qui demeurent, est capable de se hisser au-dessus des camps, et de prendre des positions qui ne soient pas celles d’un parti, mais qui s’élèvent jusqu’au regard que l’Église Mère porte sur chaque réalité et chaque personne. C’est à cette hauteur que l’on comprend qu’il y a « mille manières de faire le bien ». Pour l’abbé Berto, si la manière de la Mission de France n’était pas exactement la sienne, bien que son ministère quotidien s’adressait également aux plus déshérités, aux sans familles, elle avait sa place dans la vigne du Seigneur.

Ceux qui trouvent parfois excessive la « romanité » du Père Berto seront étonnés de l’entendre s’exprimer ainsi : « La romanité est une grande vertu, mais pas théologale, elle admet donc un excès comme un défaut, et suivant moi vous tombez dans l’excès » (p. 104) ! Et comment ne pas se réjouir du jugement positif que donne le livre envers le cardinal Ottaviani si injustement décrié et qui mit toute son action en œuvre pour dénouer l’imbroglio de l’affaire. N’est-ce pas le fils d’un boulanger qui s’exprime ainsi en connaisseur : « Dites bien aux prêtres de la Mission de France que j’apprécie leur travail » (p. 116). Peut-être est-ce lui qui inspira au Pape Pie XII ces lignes de la Constitution Apostolique qui expriment la douleur et la tristesse de l’Église « de voir tant d’hommes – et notamment parmi ceux qui gagnent leur pain de chaque jour dans les usines, les ateliers et les champs – trompés par les enseignements matérialistes, abandonner presque entièrement les observances et les mœurs chrétiennes » (p. 181).

Sous cet aspect là, l’actualité du livre apparaîtra à beaucoup d’âmes missionnaires : comment faire œuvre sacerdotale en des régions déchristianisées d’Europe et où le nombre de prêtres est au-dessous du seuil tolérable ? Les Pères blancs ne devaient vivre « jamais à deux, rarement seuls, toujours trois » ! La nouvelle évangélisation pourrait s’inspirer de certains principes missionnaires qui ont présidé à la fondation de la Mission de France, quelles que soient les dérives qui ont pu ensuite marquer l’œuvre.

Pour le côté pratique, on appréciera la précision des notes et de l’index, ainsi que les annexes qui apportent beaucoup à la compréhension du sujet.

Abbé Denis le Pivain fssp

Sainte Anne, de Jérusalem à Auray

Anne Brassié – Éditions du Rocher, 131 pages (plus huit pages couleurs hors texte), 12,50 euros – Préface de Jean-Marie Paupert.

L’Église n’a jamais mis en doute le nom de la mère de la Sainte Vierge, ni les principaux événements de sa vie, illustrés par une riche iconographie. Elle lui a consacré une fête liturgique, et a toujours favorisé les prières, images, et pèlerinages en son honneur. Aucun texte sacré pourtant ne nous parle de sainte Anne. Voilà une très particulière pierre de touche de l’importance de la tradition dans la vie de l’Église. En l’occurrence, cela confine même au paradoxe, puisque l’Église avalise, à propos de sainte Anne, ce que nous en dit un « évangile » que cette même Église a rejeté du canon des Écritures comme « apocryphe »…

À partir de ce « protévangile » et de la Légende dorée de Jacques de Voragine, Anne Brassié raconte avec simplicité « l’histoire » de sainte Anne, sans s’encombrer d’une « critique historique » ici parfaitement inopérante, mais sans non plus se laisser submerger par les développements aussi invraisemblables que « merveilleux ».

Après ces quelques pages, Anne Brassié retrace l’itinéraire du culte de sainte Anne de Jérusalem jusqu’à l’Europe (puis l’Amérique), réfutant par les faits l’assertion absurde selon laquelle le culte de sainte Anne serait un produit de la contre-réforme.

La plus grande partie du livre est consacrée à l’histoire de Sainte-Anne-d’Auray, depuis les apparitions de sainte Anne à Nicolazic jusqu’à la visite du pape Jean-Paul II en 1996. Le récit est irrigué par la foi, et l’on trouve au fil des pages un certain nombre de judicieuses notations. Anne Brassié n’élude pas le fait que le culte important de sainte Anne en Bretagne prend la suite du culte de la déesse celtique Ana, mais elle en parle de façon pleinement catholique, et non à la façon syncrétiste des historiens des religions sans foi ni loi.

Cela attire l’attention sur une lacune. Car il existe une autre Anne, dont l’auteur ne parle pas (bien qu’elle soit évoquée dans le poème de saint André de Crète cité par Jean-Paul II à Sainte-Anne-d’Auray et repris dans le livre), et qui pourtant joue un grand rôle. Car les analogies entre les deux personnages sont frappantes. Il s’agit de la mère de Samuel, dont parle le début du premier Livre des Rois, dans l’Ancien Testament. Anne, femme d’Elcana, était stérile (comme la femme de Joachim). À force de prières, Dieu l’entendit et lui donna un fils, qui donna un roi à Israël. À la seconde Anne, Dieu donna une fille, qui donna au monde le Roi d’Israël. Lorsque la première Anne eut enfanté Samuel, elle chanta un cantique. Et ce cantique, que l’Église récite chaque semaine dans l’office de laudes, est une précise préfiguration du Magnificat.

Cet oubli est un peu irritant dans la mesure où Anne Brassié établit par ailleurs de remarquables parallèles entre Nicolazic et Joachim, entre Sainte-Anne-d’Auray et Lourdes…

On recommandera spécialement la lecture de ce livre aux adolescents, qui y trouveront une belle histoire, des motifs de piété authentique, et d’intéressants aperçus qui ne cèdent rien à la pensée unique.

Hervé Kerbourc’h

Dans le prochain numéro de Kephas, Pierre Gardeil proposera une recension du livre de René Girard qui vient de paraître chez Grasset: La voix méconnue du réel, une théorie des mythes archaïques et modernes. Il rendra compte aussi de La spirale mimétique, dix-huit leçons sur René Girard, publiées sous la direction de Stella Barberi chez DDB, ainsi que du livre d’Olivier Maurel, Essais sur le mimétisme (L’Harmattan).