Octobre–Décembre 2002

Piazza Navona : l’éphémère et le permanent

Pierre-Yves Fux

L’une des plus belles places de Rome, et l’une des plus agréablement animées, est la piazza Navona, la « place Navone ». Au cœur du dédale des rues de l’ancien Champ de Mars, elle présente la forme curieuse et régulière d’un rectangle très allongé, incurvé à l’une de ses extrémités. Cette forme, héritée de l’Antiquité, n’est autre que celle du stade de Domitien. La place Navone offre à la ville un lieu de réjouissances, qui n’ont cessé de varier au cours des siècles ; elle est aussi liée au souvenir de sainte Agnès, l’une des martyres les plus vénérées de Rome.

Le stade de Domitien

La place Navone est à l’origine un stade, en grec latinisé agon (qui donnera, déformé, le nom de Navona, un temps Nagona) : impropre aux courses de chars, la piste n’était pas séparée par un mur orné de statues ou d’obélisques, comme le cirque Maxime ou le cirque de Néron, au Vatican. L’athlétisme et la musique étaient l’objet du certamen Capitolinum, le concours en l’honneur de Jupiter Capitolin créé par Domitien en 86 ap. J.-C.

Plus de deux siècles après, le stade de Domitien, désaffecté, est à moitié ruiné. Vers 300, lors des persécutions de Dioclétien, les soubassements des gradins abritent toutes sortes de trafics louches, y compris la prostitution – c’est de telles voûtes, fornices, que vient le mot « forniquer ». Avant d’exécuter une vierge particulièrement ferme dans sa foi chrétienne, un juge romain décide de lui faire subir le pire : la livrer au lupanar, sous une des voûtes de ce stade abandonné. Elle a douze ans, l’âge auquel une fille pouvait légalement être mariée.

Saint Ambroise de Milan et le poète Prudence, quelques générations plus tard, célébreront le double triomphe de la sainte : le Christ a accepté l’offrande de la vie d’Agnès, qui sera martyre, après avoir accepté l’offrande de sa virginité – il a permis son exécution, mais non son viol, ni même le regard des hommes, après qu’on l’eut déshabillée. On rapporte l’épisode de l’unique jeune homme qui osa lever le regard sur elle et tomba foudroyé – avant d’être charitablement et miraculeusement ranimé par sa victime. Cet épisode est situé précisément dans ce qui est aujourd’hui une crypte bordant la place Navone. Au VIIIe s., on mentionne ce lieu de pèlerinage dans le document appelé « Itinéraire d’Einsiedeln », rattaché au très ancien couvent de la Vierge noire, dans les Alpes suisses.

Un cadastre éternel ?

Rome conservera non seulement cette crypte, mais l’ensemble du tracé de ce stade de 15 000 places. Durant le Moyen-Âge, la ville dont les monuments servent de carrière pour bâtir des masures et des tours, dont le marbre est cuit pour devenir de la chaux, est néanmoins trop dépeuplée et misérable pour disparaître tout à fait. Les grands monuments restent intacts, tels le Colisée ou l’obélisque de la place Saint-Pierre ; certains, profanes ou sacrés, sont transformés en églises, comme la Curie, le Panthéon ou les temples du Forum Boarium ; d’autres enfin deviennent – et demeurent encore aujourd’hui – des habitations, comme les théâtres de Marcellus et de Pompée, aux arcades murées puis percées de fenêtres, mais à la forme incurvée restée caractéristique.

Et quand les monuments ont disparu, tandis que tout autour les habitations se reconstruisaient, ils reste leur trace, parfois simplement sous la forme d’un espace qui sera comblé plus tard – comme pour l’église Santa Maria sopra Minerva, « Sainte-Marie-par-dessus-Minerve » ou qui ne le sera jamais : le Cirque Maxime ou la place Navone.

Mais avant d’être vénéré dans les ruines du cirque de Domitien, le souvenir de sainte Agnès l’a été dans les catacombes de la voie Nomentane, au nord de la ville, où elle avait été enterrée. Avec la paix de l’Église, on y aménagea un lieu de pèlerinage ; non loin de là, Constantin édifia une grand basilique (en forme de cirque : une très longue nef terminée en demi-cercle), dont il ne reste que des ruines, hormis une chapelle latérale ; cette rotonde dite de santa Costanza, ornée de mosaïques – le plus ancien ensemble de ce genre à Rome – fut la tombe de la fille de l’empereur. Une génération plus tard, le pape et poète Damase composa une prière versifiée en l’honneur de sainte Agnès, et la fit inscrire dans le marbre par le plus talentueux graveur de l’Antiquité (nommé Furius Dionysius Filocalus). En voici la fin :

O veneranda mihi sanctum decus alma pudores
Vt Damasi precibus faveas precor inclyta martyr.

« O toi que je veux vénérer, si bienfaisante, sainte gloire de la pudeur,
aux prières de Damase, sois favorable, je t’en supplie, illustre martyre ! »

Ce poème avait très tôt été recopié par des pèlerins puis par les scribes des monastères – tels ceux de l’Itinéraire d’Einsiedeln, mais l’original gravé avait disparu. Après la ruine du grand sanctuaire constantinien, on édifia l’actuelle basilique, plus petite, au-dessus même de la tombe de la martyre. C’est dans cette église que n’a cessé de se trouver l’inscription de Damase : on marchait sur la plaque de marbre, retournée et réemployée dans le pavement de la basilique ; ce n’est qu’en 1728 que l’on redécouvrit le texte gravé, identique à celui des manuscrits et intact.

Les agneaux de sainte Agnès

À Ravenne, dans le cortège des vierges qui se déroule en mosaïques le long de la nef de Saint-Apollinaire-le-Neuf, sainte Agnès se distingue immédiatement par l’agneau qui l’accompagne. Cet attribut est un rébus : Agnès évoque l’agnelle, agna, victime innocente du sacrifice – et victime immaculée (en grec, hagnè signifie « la pure »). Ce symbole complexe autour du nom renferme le double héroïsme de la vierge et de la martyre.

Jusqu’à nos jours, le pallium, mince écharpe blanche ornée de six croix noires, portée par le Pape et conférée aux archevêques métropolitains, est tissée à partir de la laine d’agneaux symboliquement présentés sur l’autel de Sainte-Agnès, sur la voie Nomentane. Quant aux palliums, ils sont conservés un temps tout contre la tombe de saint Pierre, dans la niche ornée d’un portrait du Christ que l’on voit dans les grottes Vaticanes – symboles de l’attachement à Pierre, les palliums deviennent comme des reliques par contact. On a là l’une de ces vieilles traditions romaines, simples et poétiques, comme la pluie de pétales de fleurs blanches commémorant la neige miraculeuse de Sainte-Marie-Majeure (le 5 août) ou celle de roses rouges, au Panthéon, au jour de la Pentecôte, pour représenter les flammes de feu.

Tradition simple au symbolisme riche, la confection des palliums est néanmoins très codifiée : c’est sinon le Pape, du moins l’abbé général des chanoines du Latran qui chaque année, le 21 janvier (fête de sainte Agnès), bénit deux agneaux auparavant élevés par les Trappistes de l’abbaye des Trois-Fontaines (lieu du martyre de saint Paul) et dont la laine sera finalement utilisée par les Bénédictines de Sainte-Cécile (martyre ensevelie sur l’autre rive du Tibre), pour réaliser les palliums. L’insigne liturgique du Pape et de tant d’archevêques, d’apparence sobre et presque banale, constitue donc en réalité un affaire très « romaine » et très complexe.

Borromini et le Bernin

Davantage que la basilique de la voie Nomentane, c’est le sanctuaire de la place Navone qui recevra au cours de l’histoire l’essentiel de la vénération des Romains et des pèlerins. L’oratoire de la voûte antique, desservi d’abord par des moines « basiliens » (grecs) puis par des Bénédictins sera transformé au XIIe s. en une petite église Sancta Agnes de Cryptis Agonis, donnant non sur ce qui deviendra la place Navone, mais sur la rue parallèle, de Sainte-Marie-dell’Anima. La popularité de ce lieu de culte allait de pair avec les développements d’un véritable « roman » de sainte Agnès, autour de l’épisode du lupanar et de la personne de l’assaillant de la martyre.

En 1644, c’est un cardinal Pamphili qui est élu Pape, à 70 ans : Innocent X. La résidence et le fief de sa famille est un palais érigé le long de la place Navone (aujourd’hui, la monumentale Ambassade du Brésil). Le marché qui s’y tenait depuis un siècle – auparavant, au Capitole – fut déplacé durant tout le règne d’Innocent X et la place devint comme l’avant-cour des Pamphili ; rétabli ensuite, il finira par être transféré en 1869 au Campo dei Fiori, où il existe toujours. Innocent X orna la place d’une œuvre géniale du Bernin, qui y regagna son prestige aux yeux d’Innocent X. Sa fontaine centrale porte un obélisque (provenant du cirque de Maxence, le long de la voie Appienne ; imitation romaine du temps de Domitien), couronné de la colombe au rameau d’olivier (emblème héraldique des Pamphili) et érigé au sommet d’un rocher creux. Ce piédestal est une quadruple grotte sur les flancs de laquelle s’accrochent les statues allégoriques de quatre fleuves, un par continent : le Danube, le Nil, le Gange et le Rio della Plata.

La signification symbolique du monument est bien sûr celle de la propagation de l’Évangile (la colombe, forme de l’Esprit Saint) dans les quatre continents du monde alors connu. On y a trouvé aussi des allusions, fictives, à la rivalité réelle entre le Bernin et Borromini. La statue du Rio della Plata semble se détourner de la façade de Sainte-Agnès (œuvre de Borromini), tandis que le Nil a la tête cachée d’un voile – en réalité, pour signifier que ses sources restent cachées, et nullement par dérision envers l’architecture de la nouvelle église. La statue de sainte Agnès qui se dresse sur la corniche, la main sur le cœur, garantirait, selon les Romains, qui l’appellent familièrement sora Agnesina, que l’édifice tiendrait debout malgré tout.

En réalité, même si les monuments sont presque contemporains, la nouvelle église n’avait pas encore été commencée lorsque fut inaugurée la fontaine, en 1651. La cérémonie de la pose de la première pierre de la basilique a lieu le 15 août 1652, et ce n’est qu’en 1653 que Borromini commencera d’assumer la direction des travaux (sur les plans, à peine retouchés, de Rainaldi, qui finira par apporter la dernière touche aux travaux : le couronnement de la coupole). Innocent X voulait faire de ce sanctuaire l’église des Pamphili, qui sera achevée après sa mort (en 1655), notamment pour ce qui est du décor intérieur. Ce pape, qui dut subir les avanies de la paix de Westphalie (1648 : le début d’une Europe des nations ou du moins des princes, la fin d’une certaine chrétienté) et qui condamna le jansénisme, fut provisoirement enterré à Saint-Pierre – on parle de « tumulation ». Son monument funéraire, réalisé en 1729, se trouve au-dessus de la porte principale de Sainte-Agnès. Le pape repose, avec d’autres membres de sa famille, dans une crypte à gauche de l’autel majeur. Les Doria Pamphili demeurent formellement les propriétaires du sanctuaire.

Dans la basilique ne se trouvent pas moins de cinq oratoires consacrés à la martyre. Il y a le grand autel de sainte Agnès, à droite, et l’étroite chapelle de la « sainte tête », du côté gauche ; le crâne de la martyre, transporté au XIIIe s. dans le Sancta sanctorum (chapelle privée des Papes au Latran et trésor des reliques les plus précieuses) sera replacé là à partir de 1908. Les trois autres oratoires sont dans la crypte, au niveau antique de la place. Là se trouve d’abord le lieu de l’exposition de la martyre, orné d’un relief qui est probablement la dernière œuvre de l’Algarde ; plus loin, deux pièces plus petites seraient la prison de la martyre et le lieu de son exécution.

Naumachies et jubilés

De l’autre côté de la place, face au palais Pamphili, se dresse une autre église, appelée Notre-Dame-du-Sacré-Cœur. Reconstruite sur un sanctuaire plus ancien, elle date du Jubilé de 1450 et connut plusieurs restaurations et même une période d’abandon, au XIXe s. À l’intérieur, les statues et les autels de l’Apôtre de Compostelle rappellent que cette église fut jadis Saint-Jacques-des-Espagnols. Ce voisinage avec leur sanctuaire national amena les Espagnols à offrir deux fêtes fameuses, lors des Jubilés de 1650 et de 1675 : on y tirait des feux d’artifice, dans un décor provisoire qui incluait deux grandes chapelles (au Ressuscité et à la Vierge), des obélisques, des estrades et des colonnades… Lors de la première de ces fêtes, l’architecture baroque de la place, qui pérennise celle de telles réjouissances, n’était pas encore achevée : la fontaine du Bernin serait inaugurée l’année suivante – quant à l’église de Borromini, en avait-on même les plans ? Cette année-là fut joué le drame religieux L’Année Sainte à Rome, de l’illustre espagnol Calderon de la Barca. Vingt-cinq ans plus tard, les Espagnols remontent un décor semblable sur la place Navone, pour un Jubilé au cours duquel est canonisé saint Jean de la Croix.

Les trois fontaines, comme celle de Trévi, sont alimentées par l’aqueduc antique de l’Aqua Virgo reconstruit en 1453. Il suffit d’en obstruer leur bonde pour que, progressivement, la place concave soit inondée. Au milieu de la touffeur du mois d’août, cette inondation sera provoquée régulièrement, pour le plaisir – dans les dernières années de l’administration pontificale de Rome, la « Délégation pour la Récréation publique » décrètera que ce seraient les samedi et dimanche après-midi, entre quatre et six. Prélats et princes romains fendaient lentement ces flots dans leurs chars, par jeu pour eux et pour ceux qui étaient venus regarder un spectacle improvisé. Ce jeu, instauré par les Pamphili en 1652, s’interrompra entre 1676 et 1703, puis reprendra chaque mois d’août jusqu’en 1866. Les linguistes supposent que le nom Navona s’est déformé ainsi, à partir d’agon, par influence de l’idée de tels jeux navals.

Les couleurs des siècles

Aujourd’hui, les fêtes aquatiques ont pris fin et la police montée, de retour à Rome, veille à ce que nul n’aille se baigner dans les fontaines, que certains voudraient peut-être, ici aussi, remplacer par des copies pour les mettre dans un musée. Pour les Romains, l’événement annuel de la piazza Navona est le marché de Noël ou plutôt de la Befana (sorcière porteuse de cadeaux aux enfants, dont le nom est une déformation d’Epifania) – manifestation foraine sympathique, mais un peu vulgaire où éclatent le rouge criard, les guirlandes de pacotille et d’autres santons plastifiés importés de Taïwan.

Et pourtant, cette place à la forme étrange reste fidèle à sa vocation de réceptacle d’une fête spontanée dont chacun est spectateur et peut-être acteur. Les pavés de la place presque vide brillent au soleil du matin – tant de badauds les ont lissés de leurs pas, dans la passegiata du soir ou de la nuit. Le bar Tre Scalini débite ses excellents tartufi, grandes « truffes » glacées, fourrées d’une cerise confite et entourées d’éclats de chocolat noir, que l’on déguste, coiffés d’un nuage de crème, devant la fontaine du Bernin. De part et d’autre de la place, les terrasses s’animent. La circulation automobile, un temps possible tout autour de la place, en est définitivement bannie. On a refait toutes les façades : de l’ocre sombre, sale et riche, on est passé au jaune paille et au bleu layette – et le travertin, de pierre noire, a retrouvé à grands frais ses nuances de beige presque blanc. Rome ravale ses façades, dans un esprit qui n’est plus celui des vues XIXe, mais celle d’une ville du XVIIIe, se détournant du Sud et de ses notes napolitaines ou pompéiennes. Ce serait peut-être trop méchant de dire que Rome veut copier les zones piétonnes allemandes de quartiers historiques reconstruits, pour mieux séduire ses touristes venus du Nord…

Ce qui demeure, par delà les changements de couleurs et les règlements municipaux, est la qualité particulière de ce lieu, au sujet duquel Belli disait en dialecte romain :

Cuesta nun è una piazza, è una campaggna,
Un trèato, una fiera, un’allegria.

(« Ce n’est pas une place, c’est un lieu d’excursion, un théâtre, une fête foraine, un bonheur ! »).

Les trois marches, tre scalini, du restaurant du même nom sont plus accessibles au visiteur que l’entrée monumentale de Sainte-Agnès, à l’escalier entouré de grilles presque toujours fermées – sans quoi, ce lieu ressemblerait à un autre des cœurs romains de la fête spontanée, l’escalier français de la place d’Espagne, dont les marches sont autant de gradins, occupés tout au long de la journée et jusque tard dans la nuit. Comme au Moyen-Âge, il faut entrer par une rue parallèle pour accéder à la voûte plutôt laide où l’innocence d’Agnès triompha de l’abjection de ses persécuteurs. Par sa forme et par sa destination, ce souterrain marque depuis des siècles ce qu’il y a de plus permanent, derrière le décor sans cesse changeant de la scène de piazza Navona.

Les églises de la place Navone sont accessibles aux horaires habituels. Les catacombes de Sainte-Agnès, sur la voie Nomentane peuvent être visitées entre 9h00 et 12h00 et entre 16h00 et 18h00 (fermé le lundi après-midi)