Octobre–Décembre 2002

Il y a quarante ans – L’ouverture de Vatican II

Mise en perspective historique

Yves Chiron *

Il y a quarante ans, le 11 octobre 1962, le concile Vatican II s’ouvrait. S’il a été, à bien des égards, atypique, il s’inscrit, par d’autres aspects, dans la continuité de l’histoire des conciles qu’a connus l’Église. Le concile Vatican II a été le vingt-et-unième concile œcuménique de l’Église, « œcuménique » parce qu’il a réuni, comme ses prédécesseurs depuis le premier concile de Nicée, en 325, tous les évêques de l’Église autour du pape.

Vatican II s’inscrit aussi dans la continuité historique des conciles parce qu’il est le deuxième concile à se tenir dans la basilique du Vatican. Le premier, Vatican I, réuni à l’initiative du bienheureux Pie IX, s’était ouvert en décembre 1869, avait élaboré et voté deux constitutions, l’une, Dei Filius, sur la Révélation et la foi, une autre, Pastor aeternus, qui a défini le dogme de l’infaillibilité pontificale. Mais il avait dû interrompre ses travaux, le 1er septembre 1870, suite à l’invasion des États-Pontificaux par le royaume d’Italie.1

Entre Vatican I, ouvert en 1869, et Vatican II, ouvert en 1962, près d’un siècle s’était écoulé. Nous verrons comment, dans l’intervalle, le projet d’un nouveau concile œcuménique a surgi à deux reprises, sous les pontificats de Pie XI et de Pie XII. Nous verrons ensuite dans quelles conditions, et dans quel environnement nouveau, cette idée, envisagée puis abandonnée par ces deux papes, a été reprise par un troisième, Jean XXIII, et mise en œuvre sous son inspiration. Finalement, Vatican II n’a pas été la suite de Vatican I. De bien des manières, il a été, d’un point de vue historique, un concile exceptionnel, c’est-à-dire un concile qui s’est réuni dans des circonstances historiques inédites.

Le projet de Pie XI

Si les successeurs immédiats de Pie IX n’ont pas envisagé sérieusement de reprendre ce concile interrompu, Pie XI, dès les débuts de son pontificat, en 1922, a envisagé de réunir un nouveau concile œcuménique. Il a consulté à ce sujet des experts et même l’épiscopat tout entier.

Dès sa première encyclique, prudemment, il y fait allusion. Il déclare avoir « l’idée de convoquer en temps opportun ici à Rome, capitale de l’univers catholique, une assemblée solennelle […] chargée d’appliquer les remèdes les plus appropriés après un pareil bouleversement de la société humaine. » Mais il attendait d’être davantage éclairé par la Providence : « Toutefois, Nous n’osons point Nous résoudre à procéder sans délai à la reprise du Concile œcuménique ouvert par le très saint pape Pie IX – ce souvenir remonte à Nos jeunes années, – qui ne mena à terme qu’une partie, fort importante d’ailleurs, de son programme. Le motif de Notre hésitation est que Nous voulons, comme le célèbre guide des Israélites, attendre dans l’attitude suppliante de la prière que le Dieu bon et miséricordieux Nous manifeste plus clairement sa volonté. »2

Le simple fait d’envisager, fût-ce à long terme, un nouveau concile, était, en soi, un événement. Pie XI examina la question longuement et prudemment. Il l’envisagea toujours comme la reprise et la continuité du concile de 1869–1870.3 Ce pape, qui avait été d’abord un bibliothécaire et un historien averti, se fit ouvrir personnellement, en 1923, les pièces où avaient été entreposées les archives du premier concile du Vatican – les clefs en furent retrouvées très difficilement ! Il examina les lieux et y fit installer l’électricité. Dans le même temps, il se faisait apporter les six volumes de la grande histoire de ce concile écrite par le jésuite Théodore Granderath et il chargeait quatre théologiens, parmi lesquels les Français Édouard Hugon et Alexis Lépicier, de faire l’inventaire des archives retrouvées et d’établir la liste des projets et textes préparatoires que le premier concile du Vatican n’avait pas eu le temps d’utiliser.

En 1924, une Commission fut discrètement constituée pour définir quels pourraient être les grands thèmes à traiter par un éventuel nouveau concile. Les Pères Hugon et Lépicier furent la cheville ouvrière de cette commission. Chacun d’eux rédigea une liste, ordonnée, des questions à traiter. Le travail à accomplir, estimaient-ils, doit porter d’abord sur la foi (la Sainte Trinité, la création et la nature de l’homme, la chute originelle, l’incarnation du Verbe et le salut apporté en Jésus-Christ, la médiation universelle et l’Assomption de la Vierge Marie). Les autres grands thèmes retenus par l’un ou l’autre des théologiens, parfois par les deux, étaient l’Église, le droit international et le droit des gens (avec une partie sur le socialisme et le communisme), l’Action catholique, l’éducation et la place des femmes dans la société.

Ces thèmes retenus furent communiqués, sous le sceau du secret, à plusieurs théologiens et professeurs des universités pontificales. Il leur était demandé de faire des réponses et brèves et claires. De son côté, Pie XI, en date du 22 octobre 1923, avait adressé, par son Secrétaire d’État, une lettre à tous les cardinaux, archevêques et évêques résidentiels, prélats et abbés nullius, les invitant à donner leur sentiment, en toute liberté, sur l’opportunité de rouvrir le premier concile du Vatican.

Sur les 1.165 membres de la hiérarchie ecclésiastique consultés, 154 n’envoyèrent aucune réponse. Plus de 900 jugeaient opportune une telle réouverture, une soixantaine estimaient nécessaire de repousser à plus tard une telle éventualité, 34 seulement s’y déclaraient complètement hostiles (parmi lesquels les cardinaux Frühwirth et Billot).

Cette très large majorité en faveur de la reprise du concile Vatican I ne suffit pas à voir le projet de concile se réaliser. Il était évident qu’un concile œcuménique ne pouvait se réunir à nouveau au Vatican tant que la « question romaine » ne serait pas résolue. Elle ne le fut qu’en 1929 avec les Accords du Latran qui créaient l’état du Vatican et contenaient un concordat avec l’état italien. Puis, les années 30, avec la montée des périls internationaux (nazisme et communisme), l’instabilité de nombreux pays d’Europe (jusqu’à la guerre civile, en Espagne) et l’importance prise par de nouveaux problèmes, ont fait que l’action du pape a privilégié des moyens d’expression moins exceptionnels mais plus à même, peut-être, de porter leurs fruits (par exemple, les encycliques condamnant le nazisme et le communisme en 1937).

Néanmoins, on remarquera que certains des thèmes retenus par les pères Hugon et Lépicier dans leurs projets n’ont pas été abandonnés. Ils étaient, en effet, parmi les questions urgentes de l’heure et on les retrouve dans certaines grandes encycliques de Pie XI, sur l’Action catholique, l’œcuménisme et le mariage. Sans qu’une étude systématique ait encore été faite sur ce point, on peut penser que les travaux des pères Hugon et Lépicier, et les réponses reçues des théologiens qui avaient été consultés sur les thèmes d’un éventuel concile, ont pu être utilisés lors de la rédaction de certaines grandes encycliques de Pie XI.

On signalera encore que dans la période intermédiaire qui se situe entre la mort de Pie XI, 10 février 1939, et l’élection de Pie XII, 2 mars 1939, un nouveau programme de concile œcuménique a été élaboré par Mgr Celso Costantini, secrétaire de la Congrégation de la propagande. Même s’il fut médité sous le pontificat de Pie XI, c’est à destination du futur pontife que ce programme était élaboré. On a fait remarquer que ce projet Costantini est plus proche de Vatican II que de Vatican I, dont il ne reprenait aucunement le programme. Il proposait « un programme prudemment réformiste (réévaluation de la charge épiscopale, retour des protestants, langue vernaculaire dans la liturgie…) ».4

C’est d’autres directions que prendra le projet de concile que fera étudier Pie XII.

Un nouveau projet sous Pie XII

Sous le pontificat de Pie XII, l’idée d’un nouveau concile œcuménique va resurgir. Mais cette fois, l’idée ne viendra pas du pape et ne sera pas envisagée comme une suite, un achèvement du premier concile du Vatican. C’est parmi les membres de la hiérarchie ecclésiastique les plus inquiets de la diffusion grandissante d’erreurs nouvelles et anciennes que l’on trouve la première expression de ce souhait, dans les années d’après-guerre.

Le premier, semble-t-il, fut le cardinal Ruffini, archevêque de Palerme. Reçu en audience le 24 février 1948, il invoqua un concile œcuménique qui lui semblait « urgemment requis par les circonstances » et qui « aurait autant de sujets à traiter que n’en avait eus le concile de Trente. »5

Reçu en audience une semaine plus tard, Mgr Ottaviani, alors assesseur au Saint-Office, reprit l’idée.6 Il lui semblait nécessaire, face à l’accumulation d’erreurs dans les domaines philosophique, théologique, moral et social, de clarifier et de définir solennellement certains points de doctrine ; tout en examinant les nouveaux problèmes liés au communisme et au récent conflit mondial.

Pie XII, sans méconnaître les difficultés – notamment matérielles – du projet, résolut d’aller plus avant. Par motif de prudence, et pour éviter une effervescence qui pourrait être cause de désordre et d’inefficacité, il confia au Saint-Office le soin de mener, dans le plus grand secret, les premières consultations et les premiers travaux préparatoires.

Dès le 15 mars suivant, une commission restreinte de sept consulteurs fut réunie par Mgr Ottaviani. Se mettant au travail sans tarder, cette commission se réunira à quatre autres reprises (les 22 mars, 26 avril, 3 et 31 mai 1948) pour définir quels thèmes pourraient être retenus et être préparés par autant de commissions spécialisées. Finalement, une division de la tâche préparatoire en cinq commissions fut arrêtée. Devraient être créées une Commission théologique et spéculative pour, notamment, examiner et combattre les erreurs philosophiques et théologiques ; une Commission théologique et pratique pour examiner, par deux sections différentes, des problèmes aussi différents que les rapports avec les non-catholiques, les questions relatives au mariage, la fécondation artificielle, la psychanalyse, les rapports de l’Église et de la politique, les régimes totalitaires, le juste salaire, etc. ; une Commission juridique et disciplinaire pour examiner l’opportunité d’une révision du Code de droit canon, la nature de l’Action Catholique, le renouveau du diaconat, les normes du jeûne eucharistique, la réorganisation de la Curie, l’utilisation du latin dans la liturgie, les « messes dites dialoguées et autres formes modernes », etc. ; une Commission missionnaire pour examiner les problèmes posés par le développement des missions et des chrétientés indigènes ; enfin, une Commission pour la culture et l’action chrétienne, qui se consacrerait plus particulièrement aux questions relatives à la formation des clercs et à l’activité des théologiens.

Une liste de 36 théologiens, résidant à Rome ou à l’étranger, fut établie en juillet 1948. Le moment venu, il serait appelé à figurer dans une des cinq Commissions préparatoires quand elles seraient constituées.

Pie XII, satisfait de cette première phase préparatoire, accepta d’aller plus avant en créant une Commission centrale qui superviserait les travaux des futures commissions spécialisées. Mgr Borgongini Duca fut nommé président de cette Commission centrale et le théologien belge Pierre Charles, secrétaire général de la dite-Commission, qui comptait onze membres, tous résidant à Rome et pour beaucoup consulteurs au Saint-Office (Hudal, Parente, Tromp, etc.).

Cette Commission Centrale se réunit à six reprises entre 1949 et janvier 1951. Un projet de lettre à une soixantaine d’évêques diocésains de différents continents fut préparé. Il mettait l’accent sur les innombrables erreurs du temps auxquelles le futur concile pourrait apporter un remède efficace. En juin 1949, le pape, approuvant un décret du Saint-Office, en suspendit l’envoi estimant que des difficultés importantes empêchaient encore une réunion prochaine d’un concile œcuménique et donc qu’une consultation prématurée des évêques était inopportune.

Les travaux de la Commission Centrale se poursuivirent néanmoins jusqu’au début de 1951. Il apparut que deux tendances, divergentes, se faisaient jour. Certains, mesurant l’inconvénient de voir des milliers de diocèses être privés de leur pasteur pendant un temps trop long, étaient partisans d’un concile bref, qui pourrait être une réunion solennelle et unanimiste de l’épiscopat du monde entier pour approuver une profession de foi. D’autres souhaitaient un concile qui prenne le temps nécessaire pour débattre et mettre au point les diverses constitutions dogmatiques requises par les temps nouveaux et les difficultés de l’heure.

Finalement, dans sa dernière réunion, le 4 janvier 1951, la Commission Centrale décida de s’en remettre au pape, lequel jugea plus prudent de ne pas aller plus avant dans ce projet de concile œcuménique.

Plus encore que pour Pie XI, on notera que si Pie XII a renoncé, lui aussi, à réunir un concile œcuménique, il a repris, durant son pontificat, plusieurs des thèmes et questions mis en lumière par les commissions préparatoires. Il leur a donné des réponses de nature diverse : qu’il s’agisse de l’encyclique Humani generis (1950) « Sur quelques opinions fausses qui menacent de ruiner les fondements de la doctrine catholique », de l’introduction dans la liturgie de la « veillée pascale », de l’assouplissement des règles du jeûne eucharistique, des décrets du Saint-Office sur le communisme, et d’autres décisions encore.

Le concile de Jean XXIII

Le bienheureux Jean XXIII dira que l’idée de réunir un concile œcuménique lui est venue le 20 janvier 1959, alors qu’il examinait la situation de l’Église et du monde avec son secrétaire d’État, le cardinal Tardini : « Notre interlocuteur écoutait dans une attitude de respectueuse attente. Soudain, une grande idée surgit en Nous et illumina notre âme. Nous l’accueillîmes avec une indicible confiance dans le divin Maître, et une parole monta à Nos lèvres, solennelle, impérative : Notre voix l’exprima pour la première fois : un Concile ! »7

La réalité est assez différente. En fait, dès l’élection de Jean XXIII, le 28 octobre 1958, dans le conclave même, les cardinaux Ruffini et Ottaviani, qui avaient été à l’origine du projet de concile examiné sous le pontificat de Pie XII, en firent la suggestion au nouveau pape. Quelques jours plus tard, reçu en audience par Jean XXIII, le cardinal Ruffini revint sur le sujet. Bientôt, Jean XXIII en parlait encore avec son secrétaire, Mgr Capovilla.

L’idée est donc bien antérieure à la conversation de janvier 1959 avec le cardinal Tardini. En revanche, il est vrai que ce n’est qu’après cette conversation que Jean XXIII s’enquèrera des projets préparés sous ses prédécesseurs. Il prendra, en particulier, une connaissance approfondie des réponses données par les évêques au temps de Pie XI.

Ce que ni Pie XI ni Pie XII n’avaient osé faire – ou avaient jugé plus prudent de ne pas faire –, Jean XXIII l’osera. C’est moins de quatre-vingt-dix jours après son élection au pontificat que Jean XXIII annonce, aux cardinaux réunis en consistoire le 25 janvier 1959, la convocation d’« un concile œcuménique pour l’Église universelle ». Le concile ne s’ouvrira que près de quatre ans plus tard. Entre temps, les travaux des commissions préparatoires vont prendre une ampleur considérable tandis que les cardinaux, archevêques, évêques du monde entier et les supérieurs généraux des ordres religieux vont être invités à faire connaître leurs « vœux » quant au futur concile.

Jean XXIII, consacrait la première encyclique de son pontificat, Ad Petri Cathedram, datée du 29 juin 1959, aux idées directrices qu’il souhaitait donner au concile qu’il avait convoqué : « Vérité, unité et paix sous l’inspiration de la charité ». Il était heureux que l’intention de réunir un concile œcuménique ait « suscité l’espoir d’amener les esprits à une connaissance plus étendue et plus profonde de la vérité, une réforme salutaire des mœurs chrétiennes et à la restauration de l’unité, de la concorde et de la paix ».

On n’analysera pas, ici, le balancement, dans ce programme, entre une visée traditionnelle, classique (connaissance de la vérité et réforme des mœurs) et la générosité de l’autre ambition, plus vague (restaurer « l’unité, la concorde et la paix »). Pour mieux l’appréhender l’événement, on peut examiner dans quel contexte historique, politique et social il est survenu.

Le monde du concile Vatican II

Chacun des grands conciles œcuméniques qu’a connus l’Église s’est situé dans un contexte historique qui, en partie, avait justifié voire nécessité sa réunion : au premier concile de Nicée, en 325, les évêques se sont attaché à définir l’égalité de nature entre le Père et le Fils, contre l’hérésie d’Arius qui se répandait dans la chrétienté tel un incendie; au premier concile du Latran, en 1123, fut mis fin, après le concordat de Worms, à la querelle des Investitures qui avait empoisonné les rapports de l’Église et de l’Empire depuis plus d’un siècle ; au concile de Florence, en 1431, fut recherchée l’union des non-catholiques orientaux à l’Église ; à Trente, encore, de 1545 à 1563, après le formidable ébranlement des protestantismes, on réaffirma ou redéfinit des vérités dogmatiques sur la messe, les sacrements, la justification, et d’autres sujets et on prit des décrets de réforme qui trouveront d’autres applications concrètes après le concile.

Le concile Vatican II va se dérouler dans un monde qui n’est plus celui du concile de Trente, bien sûr, mais qui n’est plus, non plus, celui du concile Vatican I. En 1869–1870, de nombreux empires ou états catholiques existaient encore, en Europe ou ailleurs ; l’empereur d’Autriche pouvait encore exercer son droit de veto lors de l’élection du pape – c’est saint Pie X qui abolira ce privilège. En 1959, date de l’annonce du deuxième concile du Vatican, il n’y a plus d’empire constitué en Europe, et rares sont les états d’Europe où est encore en vigueur un concordat avec l’Église.

Pie IX, au moment de la convocation du concile Vatican I, connaissait les persécutions sporadiques, mais néanmoins cruelles, en terres de missions. Mais il avait pu rétablir la hiérarchie ecclésiastique dans des états majoritairement protestants (la Grande-Bretagne et les Pays-Bas). S’il devait bien trop souvent rappeler les états à leurs devoirs envers l’Église et envers les croyants, il avait encore l’espoir d’être écouté par eux. Pie XII puis Jean XXIII, eux, ont été confrontés à un système autrement redoutable : le monde du diamat (le matérialisme dialectique), le monde de l’« intrinsèquement pervers » selon l’expression de Pie XI. La moitié de l’Europe, sans parler de la Russie et d’autres parties du monde, était régie par des systèmes communistes, des états officiellement athées. Dans au moins une vingtaine de pays d’Europe et d’Asie, le clergé – jusqu’à la haute hiérarchie – était persécuté ou, du moins, fortement entravé dans son apostolat. Il en était de même pour les fidèles.

Que cette perspective ait angoissé le cœur des papes successifs, y compris Jean XXIII, qui le contestera ? Charles de Gaulle en a témoigné qui, reçu au Vatican par le nouveau pape, l’entend manifester sa grande inquiétude : « Chez tous ceux des peuples d’Europe et d’Asie qui sont soumis au communisme, la communauté catholique est opprimée et coupée de Rome. »8

L’attitude nouvelle de Jean XXIII, par rapport à son prédécesseur, et la nouveauté de certains textes du concile à sa suite, auront été de croire nécessaire d’employer, avec le monde communiste, des méthodes nouvelles et un langage différent.

En 1959–1962, il n’y avait pas que l’angoisse du communisme. Il y avait, encore, l’angoisse de la guerre. Aujourd’hui, ces deux craintes ont quitté le cœur de beaucoup de contemporains, même si d’autres craintes ont surgi (celle du terrorisme, par exemple, ou celle de l’Islam qui inquiétait bien peu d’évêques au moment du concile, même en Afrique). En 1959, la Seconde guerre mondiale avait pris fin moins depuis moins de quinze ans plus tôt et ce n’est pas la paix qui lui avait succédé. La menace atomique et la « guerre froide » entre les deux Grands étaient bien réelles. La guerre de Corée (1950–1953) n’était pas éloignée et avait fait craindre l’éclatement d’un troisième conflit mondial.

En cette fin des années 50, la pensée du pape, et celle de très nombreux évêques à sa suite, était de tout faire pour écarter ce péril d’une nouvelle guerre mondiale. La période préparatoire du concile et sa première session ont coïncidé, justement, avec la fin de la « guerre froide » et le début de la « détente » entre les deux Grands : rencontre Khrouchtchev-Kennedy à Vienne en 1961 et installation du « téléphone rouge » entre le Kremlin et la Maison Blanche après la crise des fusées de Cuba, en octobre 1962, dernière des grandes crises de la Guerre froide.

De ce point de vue, Jean XXIII et le concile, jusqu’à la Constitution pastorale Gaudium et spes (7 décembre 1965), ont cru que les événements donnaient raison à leur optimisme et à leur encouragement au dialogue.

Enfin, d’un strict point de vue religieux, sans parler des pays à majorité protestante, où les catholiques étaient, depuis longtemps, une petite minorité (60.000 catholiques seulement dans les pays scandinaves qui comptaient quelque 20 millions d’habitants), même dans les pays majoritairement catholiques, la sécularisation de la société et de l’éducation, et d’autres facteurs, font se réduire de plus en plus le nombre des pratiquants. En Autriche, par exemple, en 1962, année de l’ouverture du concile, un tiers seulement des catholiques du pays vont régulièrement à la messe (chiffres établis par l’Institut de sociologie de l’université de Vienne). Dans ce pays, comme dans bien d’autres, la déchristianisation est, bien sûr, bien antérieure au concile.

La nouveauté de Jean XXIII, encore une fois, et du concile à sa suite, aura été de vouloir faire face à cette déchristianisation accentuée avec une méthode nouvelle. C’est l’intention proclamée par Jean XXIII lors du fameux discours d’ouverture du concile : « Il faut que [la] doctrine certaine et immuable, qui doit être respectée fidèlement, soit approfondie et présentée de la façon qui répond aux exigences de notre époque. En effet, autre est le dépôt lui-même de la foi, c’est-à-dire les vérités contenues dans notre vénérable doctrine, et autre est la forme sous laquelle ces vérités sont énoncées, en leur conservant toutefois le même sens et la même portée. Il faudra attacher beaucoup d’importance à cette forme et travailler patiemment, s’il le faut, à son élaboration ; et on devra recourir à une façon de présenter qui correspond mieux à un enseignement de caractère surtout pastoral. »9

La volonté était celui d’une « ouverture au monde » et d’un dialogue ad intra et ad extra. Dans cet esprit, l’historien ne peut que remarquer l’influence croissante qu’ont eue, dès les travaux préparatoires puis lors des débats conciliaires, les tenants de ce qu’on avait appelé « la nouvelle théologie ». Soit comme « experts » (periti), accrédités comme tels au concile et consultés par les commissions et les pères conciliaires – ce fut le cas, par exemple, des jésuites Rahner et de Lubac, du dominicain Congar ; soit comme théologien privé attaché à un évêque – ce fut le cas du dominicain Chenu ; ils jouèrent un rôle déterminant dans l’orientation générale prise par le concile et dans la rédaction de certains textes.10 Qu’un certain nombre de ces théologiens eux aient été sanctionnés et suspectés sous Pie XII ne faisait qu’accentuer la volonté de rupture dans la méthode.

L’histoire du concile est de mieux en mieux connue.11 L’histoire de l’après-concile n’est pas terminée. Elle est encore en train de s’écrire, il est trop tôt pour la lire et même pour la déchiffrer complètement et sereinement.

* Historien, a publié notamment des biographies de Pie IX, saint Pie X et Paul VI. Prépare pour les éditions Perrin une biographie de Pie XI.


  1. Roger Aubert, Vatican I, Éditions de l’Orante, 1964 et Yves Chiron, Pie IX, un pape moderne, Clovis, 1995.
  2. Pie XI, Ubi arcano Dei (23 décembre 1922), Maison de la Bonne Presse, 1923, p. 33–34.
  3. Giovanni Caprile, « Pio XI e la ripresa del concilio Vaticano », in Il Concilio Vaticano II, vol. I, parte I, 1959–1960, Edizioni « La Civiltà cattolica », Rome, 1966, p. 3–14.
  4. Étienne Fouilloux, « La phase antépréparatoire (1959–1960) », in Histoire du concile Vatican II, Cerf/Peeters, 1997, t. I, p. 79.
  5. Discours à l’Université du Latran, le 28 octobre 1959, Osservatore romano, 4–11–1959.
  6. Giovanni Caprile, « Un nuovo progetto di concilio al tempo di Pio XII », in Il Concilio Vaticano II, op. cité, vol. I, parte I, p. 15–35 et « Alcune osservazioni su ‹ Pio XII e il Concilio › », id., vol. I, parte II, p. 687–689.
  7. Discours à l’audience du 8 mai 1962, la Documentation catholique, nº 1377, 3.6.1962, col. 711.
  8. Propos rapportés par Charles de Gaulle, Mémoires d’espoir. Le renouveau 1958–1962, Paris, 1970, p. 204–205.
  9. Jean XXIII, Discours d’ouverture du XXIe Concile œcuménique, le 11 octobre 1962, Documentation catholique, 4.11.1962, col. 1383.
  10. Cf., entre autres, Henri de Lubac, Mémoire sur l’occasion de mes écrits, Culture et Vérité, Namur, 1989, et Yves Congar, Journal du Concile, Cerf, 2002, deux volumes.
  11. L’histoire la plus ample est celle qui est éditée sous la direction de Giuseppe Alberigo : Histoire du concile Vatican II, traduction en cours, depuis 1997, aux éditions du Cerf, en plusieurs volumes. Cette grande histoire n’est pourtant pas exempte de défauts dans sa méthodologie et dans ses présupposés, cf. notamment Agostino Marchetto, « Il concilio Vaticano II : considerazioni su tendenze ermeneutiche dal 1990 ad oggi », Archivum historiae pontificiae, 2000, 38, p. 275–286 et « Tradizione e rinnovamento si sono abbraciati : il concilio Vaticano II », Bailamme, juin-décembre 2000, p. 51–64.